Après celles de Birmanie (Blog 06.03.2023), Malaisie (22.05), Indonésie (10.07), Thaïlande (30.08) et Cambodge (22.09), nous poursuivons la série d’articles présentant les forces armées de l’Asie du Sud-Est.
Continental, enclavé, montagneux (et superbe), le Laos compose une mosaïque ethnique dominée par les Lao, riziculteurs bouddhistes des plaines. Il connut son âge d’or avec le royaume du Lan Xang – celui du million d’éléphants et du parasol blanc – qui, du XIVe au XVIIe siècle, fut l’un des plus vastes d’Asie du Sud-Est et demeure la matrice de l’identité nationale. En proie aux convoitises de ses puissants voisins – Birmans, Vietnamiens, Siamois – ses habitants développèrent une forte tradition guerrière. Mais en plein déclin, seule son intégration en 1893 comme protectorat à l’Indochine française, dont il devient « le parent pauvre », lui évite d’être absorbé par un Siam bientôt renommé Thaïlande. En 1941, les autorités coloniales vichystes constituent la première unité militaire intégralement laotienne, le 1e bataillon de chasseurs laotiens qui, sous les ordres d’officiers ayant rejoint la France libre, affronte l’envahisseur japonais, avant que ne sonne l’heure des indépendances. Autonome dans le cadre de l’Union française en 1946, le royaume du Laos accède à la souveraineté en 1953 ; l’année suivante les accords de Genève l’obligent à la neutralité. D’abord conseillée par les Français et financée par les Américains, son armée dépend vite des seconds, pour l’heure déguisés en civils, qui vont progressivement l’entraîner dans leur guerre au Vietnam. En face, l’Armée de libération du peuple laotien ou Pathet Lao, mouvement communiste soutenu par le Nord Vietnam… et trois décennies d’un conflit qui fait du Laos le pays le plus bombardé au monde. Il est, pour son malheur, traversé par la fameuse piste Ho Chi Minh, qui permet aux communistes vietnamiens de ravitailler leurs alliés du Sud Vietnam. Pathet Lao et Vietminh multiplient leurs assauts contre une armée royale qui ne peut empêcher la prise de Vientiane en août 1975 ; Saigon et Phnom Penh sont déjà tombées. Exit une monarchie vieille de six siècles ; place à la République démocratique populaire lao. L’un des plus petits États du camp socialiste, mais « un socialisme à la laotienne », comme l’affirme (en français) le prince Souvanna Phouma, quasi inamovible premier ministre du défunt royaume entre 1951 et 1975. Il sait de quoi il parle : son demi-frère, le « prince rouge » Souphanouvong devient le premier Président de la nouvelle et très orthodoxe république… Ceux qui ne l’ont pas fuie devront attendre une décennie avant de bénéficier d’une timide libéralisation économique, tandis qu’au tournant des années 2000 le pays intègre l’Association des Nations du Sud-Est Asiatique (ASEAN), l’Organisation mondiale du commerce et normalise ses relations avec les États-Unis.

Entre Moscou, Hanoï, Pékin et Bangkok.
Les Forces armées populaires du Laos (FAPL) comptent environ 30.000 hommes d’active, dont la force fluviale et l’armée de l’air, ainsi que des milices, très approximativement estimées à 100.000 membres, opérant sur une base villageoise. Elles ont leurs origines dans une troupe de guérilla, muée après 1975 en force conventionnelle, et constituent l’outil militaire du Parti révolutionnaire populaire lao qui depuis cette date exerce le monopole du pouvoir. Les FAPL sont sous les ordres de la Commission de la sécurité publique et de la défense de son Comité central, dont le président en assure le commandement en chef. Depuis 2021, il s’agit de Thongloun Sisoulith, Secrétaire général du Parti et Président de la république. Formé en URSS et au Vietnam, fameux pour ses campagnes anti-corruption et tenant de relations équilibrées avec les puissances, proches et lointaines, il est le premier dirigeant sans passé militaire à occuper ces fonctions. Son ministre de la Défense, en poste depuis 2016, est le général Chansamone Chanyalath, membre du Bureau politique et vice-Premier ministre.

A la mesure d’un pays pauvre et faiblement peuplé (7,42 millions d’habitants), les missions des forces armées regardent sécurité frontalière et intérieure ; les services de renseignement militaires sont très impliqués – et violemment – dans la suppression de toute forme de dissidence, des étudiants démocrates aux insurgés de la minorité Hmong. Faiblement dotées – le budget de la défense ne dépasse pas 0,2% du PIB – les FAPL ont bénéficié jusqu’en 1990 de l’aide soviétique et, depuis toujours, de celle du mentor vietnamien. Le Laos a longtemps abrité plusieurs dizaines de milliers de bodoi, soldats de l’Armée populaire du Vietnam, auxquels ont succédé à compter de 1983 quelques centaines de conseillers militaires.
Armée de conscription organisée sur le modèle d’Hanoï – qui assure au Laos l’accès à la mer – sa composante terrestre compte 5 divisions d’infanterie, quelques dizaines de chars de combat et de chars légers, véhicules de transport blindés tous d’origine soviétique ; elle aligne une artillerie – lance-roquettes et obusiers de types divers – de fabrication chinoise et russe. La force fluviale, essentiellement chargée de la sécurité sur le Mékong, dispose d’une cinquantaine d’unités : patrouilleurs, navires de surveillance, péniches de débarquement, elles aussi survivantes de l’Union soviétique. Créée par les Français, l’aviation fut d’abord royale ; celle de la République populaire opère une trentaine de MIG-21 à la maintenance problématique, quelques avions de transport et hélicoptères russes et chinois, des appareils d’entrainement Yakovlev Yak-130. Si la Russie demeure « partenaire stratégique » à l’influence forte en matière militaire, avec lequel ont été organisées en 2019 les premières manœuvres communes, comportant une large part consacrée au déminage, les liens sécuritaires avec la Chine sont croissants. Un mécanisme consultatif de défense avec cette dernière, regardant essentiellement une frontière propice à tous les trafics, a vu le jour en 2017, accompagné de la fourniture d’équipements militaires dont ni la nature ni le volume ne sont renseignés.

Une pandémie aux conséquences dévastatrices a mis un terme à deux décennies de notable croissance économique. La reprise est lente, l’inflation galopante, l’environnement toujours plus dégradé et l’endettement croissant (123% du PIB), essentiellement envers le créancier chinois, auquel le Laos a du céder en 2020 son entreprise nationale d’électricité. En matière de politique et de défense, l’influence du Vietnam demeure forte, tandis que croit celle de la Chine, source de tension avec Hanoï. La Thaïlande demeure le premier fournisseur du pays, mais Pékin est désormais le premier investisseur et le second partenaire commercial. Vientiane a adhéré à la Belt & Road Initiative (BRI), les Nouvelles routes de la soie du Président Xi Jinping, qui génèrent prêts et construction d’infrastructures : barrages sur le Mékong et ses affluents, pharaonique ligne à grande vitesse reliant la capitale laotienne à Kunming, dans la province chinoise du Yunnan. 1.035 kilomètres, des centaines d’ouvrages d’art dans le futur prolongés, à travers Thaïlande et Malaisie, jusqu’à Singapour. Une présence croissante controversée, facteur de développement pour les uns, de satellisation pour les autres…. Le pays, auquel ses équipements et projets hydroélectriques valent le surnom de « batterie de l’Asie du Sud-Est » est réputé important pour la Chine, indispensable pour le Vietnam. Alors qu’il prendra en 2024 la présidence de l’ASEAN, la diversification de ses partenaires internationaux (1) est, au même titre que désenclavement et intégration régionale, au rang des priorités. Les dirigeants du toujours léniniste Parti révolutionnaire populaire lao sont promis à un hasardeux jeu d’équilibre entre grands frères socialistes et autres. Comme par le passé, les puissances continueront à s’affronter sur son somptueux territoire : BRI contre B3W (Build Back Better World), initiative américaine associant le G7, destinée à contrer la Belt & Road Initiative. Nul véritable ennemi en vue, donc, pour les Forces armées populaires du Laos. Puisse toutefois l’avenir garder le petit pays de ses grands amis : il y va de sa survie…

(1) La France est le 7e investisseur étranger au Laos – le 1e européen – ; en 2021 un accord a été signé entre le Laos et EDF pour construire la plus grande centrale hydro-solaire au monde.
Rédaction: Alain LABAT
Mise en ligne: Marina DE CASTRO
