En ce début d’année 2024, la France et la Chine commémorent le 60e anniversaire de leurs relations diplomatiques (voir www.culture.gouv.fr/Europe-et-international) : l’occasion d’une plongée dans les coulisses d’un évènement qui, dans le contexte de la guerre froide, fit grand bruit.
Le 17 janvier 1964, peu avant midi, trois hommes d’âge certain prennent place à bord du vol de la Japan Airlines qui, par Anchorage, relie Orly à Tokyo. La présence de l’un d’eux n’a rien pour surprendre : ancien directeur de l’information de la France libre et diplomate, Etienne Dennery regagne son poste d’ambassadeur de France au Japon. Il en va différemment de ses deux compagnons, dont le Général de Gaulle a exigé que l’équipée demeurât secrète.

Guère de problème pour l’un, le colonel Jacques Guillermaz. Fils d’officier, saint-cyrien, il sert à Madagascar avant d’être, en 1937, nommé attaché militaire adjoint à Pékin, où il doit d’emblée apprendre la langue… et rendre compte de l’agression japonaise qui déferle depuis la Mandchourie. Il suit naturellement le gouvernement de Chiang Kai-shek contraint de se replier à l’abri des brouillards de Chongqing, au centre du pays. Ayant lui aussi rejoint la France libre à Alger, il participe au débarquement de Provence, avant de retrouver son poste en Chine dès 1946, dans la nouvelle capitale de Chiang, Nankin où il est témoin de l’effondrement du régime nationaliste, au pouvoir depuis 1927, face aux assauts des troupes du Parti communiste chinois. Il est parmi les derniers Occidentaux à quitter la nouvelle République populaire, qu’il continue d’observer depuis Hongkong puis Bangkok. Conseiller de la délégation française aux conférences de Genève sur l’Indochine en 1954 et 1961-1962, en passe de devenir un sinologue réputé, il a quitté le service actif en 1958 pour créer à Paris le Centre de recherches et de documentation sur la Chine contemporaine.
Une discrétion plus difficile pour le second, une légende vivante, le flamboyant général Zinovi Pechkoff. Une enfance de juif démuni à Nijni-Novgorod sur les bords de la Volga, un avenir sombre dans la Russie tsariste, avant que le mauvais garçon ne devienne l’assistant puis le fils adoptif de l’écrivain Maxime Gorki : Yeshua Sverdlov change de nom et de destin. En exil à Capri en compagnie de l’écrivain à la renommée croissante, il se lie avec Lénine, nombre de révolutionnaires bolchéviques et figures intellectuelles. Tandis qu’éclate la Première Guerre mondiale, il s’engage dans la Légion étrangère à l’exemple de Blaise Cendrars ; l’intrépide soldat y perd, comme son compagnon, un bras. Son pays d’adoption le missionne aux Etats-Unis, pays qu’il connaît bien, où il fait merveille pour hâter l’engagement de l’Amérique dans le conflit. En 1918, tandis que son frère Iakov Sverdlov devient le premier chef d’Etat soviétique, Zinovi Pechkoff est conseiller des Armées blanches durant la guerre civile russe. Dans les années 1920, il se distingue lors de la guerre du Rif au Maroc, où il gagne son surnom de « Manchot magnifique », avant de se voir confier des missions diplomatiques au Levant et en Afrique. Le chef de la France libre en fait alors son ambassadeur dans la Chine de Chiang Kai-shek, puis dans le Japon de MacArthur.

France libre et Chine libre.
Après l’escale de Tokyo, un autre vol conduit les deux hommes à Taibei, capitale de Formose où, en 1949, se sont réfugiés Chiang et son régime, seul reconnu des nations d’Occident et qui occupe le siège de la Chine aux Nations-Unies. Leur mission ? Informer le Généralissime de la décision française de reconnaître diplomatiquement la République populaire de Chine, qui implique la rupture des liens officiels avec Formose : il ne saurait y avoir « deux Chine »…. Une initiative encore secrète, connue seulement du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, du secrétaire général du Quai d’Orsay et d’Edgar Faure que de Gaulle a secrètement envoyé à cette fin en Chine rencontrer Zhou Enlai et Mao Zedong. Il s’agit pour le président français de faire part de son dessein à celui de la République de Chine – avec tous les égards et l’admiration portés par le chef de la France libre à celui de la Chine libre – : cette dernière eut aussi, entre 1940 et 1945, un gouvernement collaborant avec l’occupant nippon, dirigé par un « Pétain chinois », Wang Jingwei… Et la France ne reconnaît à l’évidence non un régime, mais un Etat. Plusieurs longs entretiens se déroulent à la résidence d’un Chiang amer et morfondu, auquel Zinovi Pechkoff remet une lettre du général de Gaulle. Le premier entreprend un vigoureux plaidoyer pour sa cause : le Parti nationaliste est à même de reconquérir le continent – le Général n’était-il pas, après tout, dans la même situation à Londres ? -. Il est erroné et dangereux de nouer des liens diplomatiques – la France n’en tirera nul profit, notamment en Asie et en Afrique – avec une Chine de Mao alliée des communistes vietnamiens, indépendantistes du Maghreb et autres. Le monologue est entrecoupé d’assurances de respect et d’amitié pour le fondateur de la Ve République ; messagers muets, Pechkoff et Guillermaz, quant à eux ne peuvent répondre. De retour à Paris, où le secret a été bien gardé, le premier fait rapport au Général.
Objet d’un sourcilleux endiguement des Etats-Unis, la Chine populaire n’a alors de relations diplomatiques qu’avec de rares nations d’Occident : Suisse, pays scandinaves, Grande-Bretagne, mais sans ambassadeur pour cette dernière. Le 27 janvier 1964, un bref communiqué est simultanément publié à Paris et à Pékin : « Le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé, d’un commun accord, d’établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois ». Alors que les Etats-Unis surjouent l’indignation, le Général confie à Alain Peyrefitte à l’issue d’un conseil des ministres : « les réactions passionnelles suscitées sont assez excessives côté américain. Je serais surpris que cela se prolonge très longtemps. Une fois le fait accompli, il est probable qu’ils jugeront peu à peu qu’il est normal qu’ils en fassent autant. Notre exemple sera suivi. Cela ne changera rien au fait que la Chine communiste est communiste à sa façon. Avant d’être communiste, elle est la Chine ». Quatre jours plus tard, au palais de l’Elysée, de Gaulle s’explique lors d’une conférence de presse entrée dans la légende. Après avoir salué « le maréchal Chiang Kai-shek, à la valeur, au patriotisme, à la hauteur d’âme de qui j’ai le devoir de rendre hommage, certain qu’un jour l’Histoire et le peuple chinois ne manqueront pas d’en faire autant », le Président poursuit :
« Paris et Pékin sont donc convenus d’échanger des ambassadeurs. Est-il besoin de dire que, de notre part, il n’y a, dans cette décision, rien qui comporte la moindre approbation à l’égard du système politique qui domine actuellement la Chine ? En nouant à son tour, et après maintes nations libres, des relations officielles avec cet Etat, comme elle l’a fait avec d’autres qui subissent un régime analogue, la France reconnaît simplement le monde tel qu’il est. Elle pense que, tôt ou tard, certains gouvernements, qui se réservent encore, jugeront bon de suivre son exemple. Par-dessus tout, il se peut, dans l’immense évolution du monde, qu’en multipliant les rapports entre les peuples, on serve la cause des hommes, c’est-à-dire celle de la sagesse, du progrès et de la paix. Il se peut que de tels contacts contribuent à l’atténuation, actuellement commencée, des dramatiques contrastes et oppositions entre les différents camps qui divisent le monde. Il se peut qu’ainsi les âmes, où qu’elles soient sur la terre, se rencontrent un peu moins tard au rendez-vous que la France donna à l’univers voici cent soixante-quinze ans, celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ».
Début février, la Chine nationaliste rompt avec la France. Le désormais général Jacques Guillermaz est nommé attaché militaire près la nouvelle ambassade de France à Pékin, où il demeure jusqu’aux débuts de la Grande Révolution culturelle prolétarienne qui, à compter de 1966, plonge la Chine dans un chaos sanglant. De retour à la tête de son Centre Chine, il se fait l’avocat d’une sinologie de service public – dont il déplore « la misère » – qui, à l’encontre de celle académique ne se limite pas à l’étude des périodes les plus archaïques de l’histoire. Et met vainement en garde – nul n’est prophète en son pays… – l’Université dont partie d’enflamme pour le Petit livre rouge du président Mao et des évènements de Chine sur lesquels de fait elle ne sait quasiment rien. Auteur d’une Histoire du Parti communiste chinois, 1921-1979 qui demeure un classique, Jacques Guillermaz s’éteint à Belley en 1998 ; il a légué ses 2.500 livres et autres documents d’archives au très riche fonds chinois de la Bibliothèque municipale de Lyon. Le « Manchot magnifique » est lui décédé en 1966 ; sur sa sépulture au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois une seule inscription : « Zinovi Pechkoff Légionnaire ».

Deux hommes qui auront longtemps porté en terre de Chine la parole d’un général de Gaulle dont les propos et écrits sur ce pays n’ont pas pris la moindre ride. Qui s’en souvient ?
Rédaction: Alain LABAT
Mise en ligne: Marina DE CASTRO
