Lord Randolph Churchill, 7e duc de Marlborough, était un homme de cœur – son fils Winston en témoignera amplement -. Secrétaire d’Etat pour l’Inde, il se demandait quel cadeau offrir pour le nouvel an 1886 à Victoria, reine d’Angleterre et d’ailleurs, impératrice des Indes. Pourquoi pas la Haute Birmanie, qui échappait encore aux convoitises de la Couronne ? Une cruelle guerre anglo-birmane plus tard – la troisième – ce fut chose faite : la chute de Mandalay, fascinante capitale de la dynastie Konbaung, signa la fin d’une monarchie millénaire. Pour le très bouddhiste et fier peuple bamar – l’ethnie majoritaire – devenu sujet de l’empire britannique des Indes, c’est le début de soixante-deux ans d’une domination d’autant plus humiliante qu’elle s’appuie sur une immigration massive venue du sous-continent. Dans les années 1940, un militant nationaliste nommé Aung San crée un embryon d’armée destinée à combattre le colonisateur honni aux côtés des Japonais qui, en 1943 accordent à leur nouvelle conquête une « indépendance » dont le caractère factice pousse le désormais général Aung San à se ranger aux côtés des Alliés en 1945, l’année où naît sa fille Suu Kyi. Avant d’être assassiné, il négocie l’indépendance avec la Grande-Bretagne : la mal-nommée Union birmane – cent-trente groupes ethniques – naît en 1948, et Tatmadaw est son armée – celle d’un pays alors parmi les plus riches d’Asie -. Elle détient depuis l’essentiel du pouvoir politique comme économique et guerroie quasi sans cesse. Dans les années 1950 contre des insurrections communistes, des troupes de Chiang Kai-shek, vaincues par Mao Zedong, réfugiées sur son territoire, et de tout temps contre des minorités ethniques – le tiers de la population – en quête d’autonomie ou de sécession : peuples Chin, Shan, Karen et autres, dont beaucoup chrétiens, ou Rohingyas musulmans, mais aussi contre de puissants barons de la drogue. Tatmadaw forme des partis politiques, fomente des coups d’Etat – le dernier en 2021 -. En soixante-quinze ans d’indépendance, la Birmanie devenue Myanmar n’a connu que douze années d’administration civile. Une longévité des militaires aux commandes de l’Etat, sans équivalent en Asie et sans doute ailleurs, qui interroge… « C’est la Birmanie, et elle ne ressemble à aucun autre pays que vous pourriez connaître », affirmait déjà Rudyard Kipling.

Du socialisme à la birmane au capitalisme kaki.

En 1962, le général Ne Win, féru de yadaya, rituels magiques brahmanistes, s’empare du pouvoir et entraîne le pays sur la voie glissante du « socialisme birman » ; autocratie, autarcie et sous-développement conduisent à une révolte populaire, réprimée dans le sang en 1988. Réputé réincarnation de l’un des rois guerriers birmans, le général Saw Maung prend alors la tête d’une junte qui substitue au socialisme birman un capitalisme kaki et lâche un peu la bride à la société civile. Des partis politiques sont autorisés, dont la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), dirigée par Aung San Suu Kyi, fille du fondateur de Tatmadaw. Elle remporte en 1990 des élections aussitôt invalidées par cette dernière, dont l’appareil de renseignement militaire, le Directorate of Defence Services Intelligence (DDSI) du général Khin Nyunt gagne encore en puissance, tandis que prérogatives et privilèges de l’armée sont inscrits dans le marbre constitutionnel. Une révolution de palais écarte en 1992 Saw Maung au profit du général Than Shwe, à la poigne de fer, lui aussi entouré d’astrologues et chamans, à la tête d’un Etat paria, – mais qui intègre l’Association des nations du Sud-est asiatique (ASEAN) – dévasté en 2008 par le terrible cyclone Nargis, et qui abandonne Rangoun pour une nouvelle autant qu’étrange capitale au milieu de nulle part, Naypyidaw… En 2007 le sangha, la communauté monastique bouddhiste, manifeste dans les rues : les Occidentaux évoquent une « révolution safran »… Trois ans plus tard, le général Thein Sein prend les rênes de l’Etat ; l’emprise de l’armée sur l’économie s’étend, à travers deux puissants conglomérats, sur fond de timide libéralisation et de recul de l’arbitraire et de la violence : une « démocratie disciplinée »…. Mais les élections de 2020, très majoritairement remportées par la NLD constituent une humiliation pour Tatmadaw et son parti politique : en 2021, le général Min Aung Hlaing s’empare du pouvoir. Des centaines de morts, des milliers d’arrestations, une salve de sanctions internationales qui rapprochent toujours davantage l’armée de la Chine… Et une très connectée « génération Z » qui apparaît dans un paysage politique plus familier de pagodes et de nat, ces esprits tutélaires si importants pour les Birmans.


Tatmadaw : le pouvoir des prétoriens birmans menacé.
Un « gouvernement invisible »… et de plus en plus violemment contesté.

Les chiffres relatifs à Tatmadaw demeurent opaques : 5% du PIB seraient consacré à la défense ; elle compterait entre 300 et 400.000 hommes, soit la plus importante force militaire d’Asie du Sud-est après l’Armée populaire du Vietnam. Nul doute par contre quant à la toute puissance de l’appareil de renseignement militaire, qualifié par d’aucuns de « gouvernement invisible » qui, malgré les efforts de la Ligue nationale pour la démocratie pour démilitariser la sécurité, demeure au cœur des luttes de pouvoir. Chef du renseignement militaire depuis 1984 et brièvement Premier ministre, le général Khin Nyut est arrêté en 2004 ; l’Office of the Chief of Military Intelligence, né de la fusion de la DDSI et d’un Office of Strategic Studies est purgé. Il doit céder la place en 2005 à l’Office of the Chief of Military Security Affairs (OCMSA) aux vastes attributions : lutte contre insurrections et oppositions, contre-espionnage, surveillance de l’Internet, guerre informationnelle, liens avec les services de renseignements d’Asie du Sud, des pays de l’ASEAN, de Chine, d’Israël… L’OCMSA est dirigée par le lieutenant-général Ye Win Oo, qui arbore autant de décorations nationales que de sanctions internationales à son endroit (Etats-Unis, Canada, Grande-Bretagne, Union européenne). Un service de renseignement extérieur birman n’a pas été identifié, domaine semble t-il dévolu aux diplomates et attachés de défense. Quant aux forces de police – Myanmar Police Force, Bureau of Special Investigations, Special Branch… – elles ont toujours été subordonnées à une armée qui nomme le ministre de l’Intérieur.


Embargo américain et européen, matériels russes et chinois.

Celle-ci se considère in fine, au vu de l’impéritie passée des politiciens civils, comme seule à même de préserver une Union dominée par les Bamar bouddhistes (65% des 56 millions d’habitants), et de résoudre les problèmes d’un Etat assiégé par des adversités ethniques, religieuses ou politiques. Les militaires prétendent tirer leur légitimité de l’ordre karmique (le karma est le principe fondamental des religions indiennes), promu par les rituels d’un bouddhisme theravada imprégnant profondément tous les aspects de la vie personnelle et collective. La durabilité de leur autocratie renvoie aussi à d’autres facteurs : la cohésion de Tatmadaw faite de liens claniques et pactes de corruption, sa mainmise sur une économie dirigée ainsi que la mobilité sociale, et une bonne dose de caporalisme paternaliste…


Le général Min Aung Hlaing, nouvel homme fort du Myanmar : 2021, le coup d’Etat de trop ?

Mais à compter du coup d’Etat du 01 février 2021 et la prise du pouvoir par un State Administration Council présidé par le général Min Aug Hlaing, le pouvoir militaire se trouve plus massivement défié que jamais. Désertions, mouvements de désobéissance civile, grèves, fuites massives vers les pays frontaliers, reviviscence des rebellions ethniques : tous les ingrédients d’une guerre civile qui a déjà causé plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que s’effondre l’économie. Et désormais un gouvernement d’unité nationale en exil qui se dote d’un bras armé, la People’s Defence Force. Ce dernier, en quête d’une improbable reconnaissance internationale doit louvoyer entre moraline diplomatique et improductives sanctions des pays occidentaux et approches diversifiées mais pragmatiques de l’Inde, de la Chine, du Japon et des nations de l’ASEAN.

Tatmadaw ? Une histoire birmane (1), pour reprendre le titre d’un ouvrage signé par un officier de la police coloniale britannique qui dans les années 1920 trainait son ennui en Birmanie. Il deviendra célèbre sous le pseudonyme de George Orwell.

Rédacteur: Alain LABAT

  1. Burmese Days, 1934