LE SHANGRI-LA DIALOGUE 2026 : « MOINS DE SHANGRI-LA, PLUS DE NAVIRES ET DE SOUS-MARINS »


L’édition 2026 du principal forum sur la défense et la sécurité en Indopacifique a réuni à Singapour du 29 au 31 mai 54 délégués de niveau ministériel et 42 chefs d’états-majors venus de 44 pays d’Asie-Pacifique et d’Europe (France, Norvège, Pays-Bas, Lituanie), les secrétaires-généraux de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OSC) ainsi que le président du Comité militaire de l’OTAN. Au programme, des thématiques reflétant des préoccupations croissantes sur le devenir de l’Indopacifique : paysages stratégiques en mutation, désordre de la sécurité maritime, menaces sécuritaires interrégionales, gestion des tensions régionales au sein d’une compétition globale et évolution des partenariats sécuritaires dans un monde fragmenté. Mais aussi stabilité stratégique, sécurité des littoraux et résilience des industries de défense, sujets tout aussi révélateurs de la montée des antagonismes et des difficultés à les contenir.


Tô Lâm, président de la République socialiste du Vietnam : « Le choix le plus important pour l’Asie-Pacifique est entre compétition incontrôlée et coexistence responsable, entre division et dialogue, entre défiance, coercition et un ordre fondé sur règles et confiance »

Crédits photo : Truyen hinh Hung Yen – UYTV


L’invité d’honneur de cet évènement, organisé depuis 2002 par l’International Institute for Strategic Studies de Londres, était Tô Lâm, Secrétaire général du Parti communiste vietnamien et président de la République socialiste du Vietnam. Le Vietnam sait, à travers son histoire, le prix de la paix et celui du développement à travers son expérience de la Doi Moi 1 a rappelé l’homme fort de Hanoï depuis 2024, dans une intervention très remarquée, ciselée à l’intention de deux superpuissances jamais nommées… Notre monde connecté est pourtant plus vulnérable, plus sophistiqué technologiquement et pourtant plus exposé aux abus, plus profondément interdépendant et pourtant de façon croissante susceptible de pressions et coercitions. Alors que tous les pays parlent de paix, de stabilité et de coopération, l’environnement stratégique est marqué par un manque croissant de confiance, une fragmentation et une compétition non maîtrisée. Les crises majeures y débutent par incompréhensions laissées sans solution, signaux mal interprétés et mécanismes de prévention déclenchés à contretemps. Ce monde fait face à trois crises simultanées qui mutuellement se renforcent : crise de l’ordre international, crise des modèles de développement et crise de la confiance stratégique. Les technologies émergentes par ailleurs – mégadonnées, IA, quantique, systèmes autonomes et infrastructures digitales – voient leurs avancées devancer l’évolution des règles et le contrôle humain.

C’est en Indopacifique – centre mondial de la croissance et théâtre d’une intense compétition stratégique – que convergent de manière la plus visible ces trois crises : c’est là que doivent émerger les solutions. Règles et dialogue doivent y devenir les instruments effectifs de réduction des risques. Une architecture régionale, ouverte et inclusive, ayant pour centre l’ASEAN doit faire en sorte que la région ne se transforme pas en arène pour la confrontation des blocs. Sécurité humaine et résilience sociétale doivent être au cœur d’une sécurité durable, qui ne saurait reposer sur la seule puissance militaire. Des normes responsables pour les technologies émergentes de l’industrie de défense doivent être élaborées. Il convient de renforcer la résilience des fondamentaux propres aux sociétés, de protéger l’espace informationnel et d’élever la sensibilité publique dans un monde de profondes interconnexions numériques : discerner le vrai du faux, assurer la cohésion, résister aux manipulations par la peur, la haine ou la distorsion. Les capacités de la diplomatie préventive doivent être renforcées dans une région Indopacifique qui ne recherche pas la simple présence ou absence de quelque superpuissance.


« Retour au réalisme » américain vs « dramaturgie moralisatrice européenne » 


Les interventions ordinairement les plus attendues au Dialogue sont celles du secrétaire américain à la Guerre et du ministre chinois de la Défense. Le premier, Pete Hegseth, toujours avare de circonlocutions et au silence éloquent sur Taiwan, n’a pas déçu en explicitant la stratégie des États-Unis pour la paix en Indopacifique. Son futur sera défini par les efforts collectifs pour sauvegarder nos intérêts les plus vitaux, a martelé l’ancien commandant de la Garde nationale, déployé en Irak et Afghanistan.


Le secrétaire américain à la Guerre et le ministre de la Défense de Thaïlande au
Shangri-La Dialogue 2026 : un cessez-le-feu négocié sous l’égide de D. Trump dans le conflit frontalier Thaïlande Cambodge (2025).

Crédits photo : Department of Defense

Du Vénézuéla au Moyen-Orient en passant par les embarcations des cartels de la drogue, le président Trump a montré ce que signifie défendre les intérêts vitaux des USA : un retour au réalisme. La Stratégie de défense 2026 se fonde sur la réalité de la puissance et des intérêts : foin des valeurs idéalistes, place à l’alignement concret des intérêts nationaux. Les Européens peuvent noter que l’on peut se passer de la dramaturgie moralisatrice. L’époque où les Etats-Unis finançaient la défense des nations prospères est révolue : nous voulons des partenaires, non des protectorats, au nom d’un réalisme pratique et flexible. La nouvelle Stratégie de défense exige du département de la Guerre qu’il mette en œuvre les conditions militaires propres à réaliser un équilibre des puissances durable et favorable en Indopacifique, et y éviter l’hégémonie, y compris celle de la Chine. Les relations entre Etats-Unis et Chine sont meilleures qu’elles ne l’ont été depuis longtemps, qui maintiennent ouvertes les lignes de communication entre militaires. Notre approche dans le Pacifique est centrée sur la dissuasion par déni d’accès le long de la première chaîne d’îles 2 : il s’agit de rendre l’agression impossible, l’escalade désavantageuse et la guerre irrationnelle grâce à notre capacité de projection de puissance. La paix par la force… y compris celle de nos alliés et partenaires qui doivent augmenter leur part dans le partage du fardeau – les alliances ne fonctionnent que sur la base de vrais partenariats – : moins de Shangri-La et plus de navires et de sous-marins !

À la différence de nos alliés européens, Corée du Sud, Philippines, Japon, l’ont bien compris qui comme l’Australie, le Vietnam, Singapour, l’Indonésie et la Malaisie vont dans la bonne direction et soutiennent les efforts de paix américains à la frontière entre Thaïlande et Cambodge. En Asie du Sud, l’Inde constitue un point d’ancrage essentiel, qui modernise sa défense en coopération avec les Etats-Unis. Nous demandons 3,5% du PIB consacrés aux dépenses militaires à nos alliés et partenaires : la générosité du contribuable américain appartient au passé. L’Amérique d’abord n’est pas l’Amérique seule, et ceux qui veulent la paix doivent préparer la guerre.



L’amiral Guiseppe Cavo Dragone,
« un vieil adage de mon pays natal, l’Italie : Si vis pacem, para bellum,
Vegetius Renatus, IVe siècle ».

Crédits photo: Chairman of the Joint Chiefs of Staff


« Sagesse chinoise » vs « militarisme japonais » 

L’amiral Dong Jun, ministre de la Défense d’une République populaire de Chine qui désormais bat froid le Shangri-La Dialogue au profit d’un alternatif Xiangshan Forum, a été le grand absent de l’édition 2026. La Chine a cependant envoyé une délégation de l’université de Défense nationale de l’Armée populaire de libération, conduite par le major-général Meng Xiangqing. Plaidant pour un véritable multilatéralisme et la préservation de l’ordre international d’après 1945, insistant sur l’importance de la non-prolifération et d’une gestion proactive des risques liés aux technologies émergentes, ce dernier a assuré que l’Initiative pour la sécurité mondiale et celle pour la gouvernance mondiale du président Xi Jinping, basées sur la sagesse chinoise, sont les solutions aux défis que rencontre une humanité appelée à une communauté de destin commun. Porte-parole du très hétéroclite Sud global, le major-général – par ailleurs membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois – a réservé une flèche à l’AUKUS 3 et la totalité des autres au seul Japon… Des accusations balayées par Koizumi Shinjiro, ministre de la Défense japonais, très inquiet de la « militarisation de toute chose », qui récuse le terme de « nouveau militarisme » stigmatisant une nation qui, elle, ne dispose ni d’arme nucléaire ni de bombardier stratégique. Créée en 2001 à l’initiative de la Russie, de la Chine et de quatre Etats d’Asie centrale, l’Organisation de coopération de Shanghai est aujourd’hui la plus importante organisation transrégionale ; son nouveau secrétaire général, Nurlan Yezmekbayev – ancien lieutenant général de l’armée du Kazakhstan – s’est plu à rappeler qu’elle compte dix États membres qui représentent 25% de la surface du globe, la moitié de sa population et le quart de son PIB. Il ne s’agit en aucune façon d’un bloc militaire : l’OCS a vocation à lutter contre terrorisme, séparatisme et extrémisme, cibles auxquelles elle a rajouté narcotrafic, crime organisé et cybermenaces.


Pete Hegseth et Koizumi Shinjiro, ministre de la Défense du Japon (octobre 2025) :
« Nous attendons beaucoup de nos alliés japonais, ensemble nous pouvons et devons peser de tout notre poids pour renforcer l’alliance Etats-Unis-Japon. Forte, calme, claire »).

Crédits photo: Secretary of War


QUAD 4, AUKUS, États-Unis et alliés asiatiques, Chine/Russie/Corée du Nord, OCS … la voix d’une Union européenne décrite par un ministre allemand comme végétarienne dans un monde de carnivores géopolitiques – et en passe de devenir végane – est-elle encore audible ? La fragmentation du monde n’est pas un destin pour l’amiral italien Guiseppe Cavo Dragone, président du Comité militaire de l’OTAN – dont les 32 alliés s’accordent à porter à 3,5% du PIB leurs dépenses militaires, plus 1,5% pour les infrastructures de défense, en chemin vers les 5% – : la sécurité de la zone euro-atlantique et celle de l’Indopacifique sont liées. Notre crédibilité en Asie dépend de notre robustesse en Europe, dont la défense de l’Ukraine, a renchéri Catherine Vautrin, ministre des Armées (5)5, exposant la stratégie indopacifique de la France, seule nation européenne riveraine (la seconde zone économique exclusive du monde, 1,5 million de ressortissants, 8.000 militaires déployés) et rappelant la « coalition des volontaires » refusant l’alignement proposée par Emmanuel Macron. Une France affaiblie en Europe ne sera pas plus forte en Indopacifique…

Une dernière assertion à laquelle a volontiers souscrit Chan Chun Sing, ministre de la Défense de Singapour pour qui la nature du conflit a évolué au-delà de la géographie, au-delà de la puissance de feu militaire, au-delà de l’ici et maintenant. Nos réponses doivent aussi évoluer regardant principes, partenariats et politiques. Et l’alternative n’est pas un monde aux institutions et normes affaiblies où tout est vu à travers des lentilles transactionnelles. Les dirigeants d’une société où confiance et cohésion sont absentes ont par ailleurs les mains liées à l’extérieur : le vrai
leadership exige le courage d’énoncer des vérités difficiles, une vision de long terme comme d’agir pour l’intérêt général. À bon entendeur (américain et européen), salut !

Rédaction : Alain LABAT

  1. Doi Moi (« renouveau ») : libéralisation économique engagée par le Vietnam à partir de 1986, sur le modèle de la politique d’ouverture et de modernisation de Deng Xiaoping. ↩︎
  2. Des îles Kouriles à Bornéo, en passant par l’archipel des Ryükyü (Japon) et Taiwan. ↩︎
  3. AUKUS (2021) : pacte de sécurité, face à la puissance chinoise, entre Etats-Unis, Royaume-Uni et Australie. ↩︎
  4. QUAD (2007) : Dialogue quadrilatéral de sécurité USA, Inde, Japon, Australie. ↩︎
  5. La ministre a signé, avec 16 de ses homologues réunis auShangri-La Dialogue, l’initiative impulsée par SingapourGuidelines on Underwater Infrastructure Defence Exchanges
    (GUIDE) visant à renforcer la coopération internationale en matière de protection des infrastructures sous-marines critiques. ↩︎