Les forces d’autodéfense du Japon: Retour à la puissance

1945. Défaite, l’armée de l’Empire du Soleil levant se trouve démantelée, la conscription abolie et l’archipel, évènement sans précédent, occupé par des forces étrangères. La fin de près de deux millénaires d’une histoire militaire aussi riche en batailles contre royaumes coréens et dynasties chinoises qu’en inexpiables guerres civiles. Au terme d’un Nuremberg asiatique, bientôt pendent au gibet les corps de quelques-uns des chefs les plus prestigieux de l’armée du Mikado… Le prix à payer pour une dérive remontant à ce jour de 1853 où le commodore Matthew Perry mouilla ses canonnières en baie de Tokyo, avec mission du président des États-Unis d’ouvrir au commerce le Japon des Tokugawa enfermé dans un splendide isolement. Les shoguns ne pouvaient que céder : une inédite humiliation pour cette caste militaire qui proscrivait sévèrement tout contact avec les barbares d’Occident. La noblesse guerrière des samouraïs redoutait en effet que le pays ne soit promis au même sort que celui d’une Chine en passe d’être dépecée par les impérialismes européens. Des évènements qui heurtaient leur code, le bushido – la voie du guerrier – nourri de religion shintoïste et exigeant loyauté jusqu’à la mort à un empereur semi-divinisé.

Quand en 1867 s’effondre la féodalité shôgunale, la nouvelle ère Meiji accouche d’audacieuses réformes qui en un demi-siècle font du Japon le premier pays industrialisé d’Asie. En sus de la politique ou des affaires, les samurais se reconvertissent dans les rangs d’une armée au fort tropisme prussien, nourrie d’une conscription généralisée, tandis que dans les années 1930 bellicisme et chauvinisme s’exacerbent : l’expansionnisme militaire devient exutoire aux difficultés intérieures. Après l’annexion de Taiwan (1895) puis de la Corée (1910), l’armée décide de son propre chef d’occuper le Nord—Est chinois, puis déclenche la guerre sino-japonaise (1937), prélude à l’embrasement d’une Asie du Sud-Est censée être rendue à des Asiatiques japonisés… Une guerre totale, confortée par l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne et l’Italie mussolinienne, menée par une force militaire pléthorique de sujets caporalisés et fanatisés, endoctrinés d’une mystique totalitaire et raciste justifiant les plus infâmes exactions. L’article 9 de la Constitution promulguée en 1947, sous le quasi protectorat d’un cousin éloigné du commodore Perry, le général MacArthur, stipule que le Japon renonce au droit souverain de belligérance et proscrit toute capacité offensive. Bases militaires, parapluie atomique : la défense nationale est confiée aux Etats-Unis. Mais bientôt – guerre froide et guerre de Corée obligent – le traité de sécurité avec Washington se mue en alliance militaire (1960) ; toujours en vigueur, elle se targue d’être la plus longue entre puissances… depuis le traité de Westphalie de 1648.

Une Agence de défense du désormais État japonais, devenu monarchie constitutionnelle, est créée en 1954, en même temps que des Forces d’auto-défense (FAD), à partir des réserves de la Police nationale et des effectifs de la Force de sécurité côtière. Celles-ci vont avoir du mal à trouver leur juste place dans la société pacifiste d’une nation des siècles durant gouvernée par une caste militaire : le géant économique est condamné au nanisme géopolitique… Commence alors une patiente et peu consensuelle révision du fameux article 9.

Tandis que les FAD sont autorisées à participer aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies, puis de soutien à l’allié américain, l’Agence devient en 2006 ministère de la Défense, et ses troupes ne sont plus cantonnées aux seules missions défensives ou de secours lors des catastrophes naturelles : la marine prend part à la lutte contre la piraterie et en 2010 le Japon inaugure une base à Djibouti. Un tournant majeur a lieu quatre années plus tard : Shinzo Abe lève l’interdiction de combattre sur les théâtres extérieurs puis, dans le cadre de la stratégie d’un « Indopacifique libre & ouvert » initiée par le premier ministre (2012-2022), des accords de défense sont conclus avec Australie, France, Royaume-Uni, Canada.

Cérémonie d’inauguration de l’état-major interarmées des FAD (avril 2025). Terre, air, mer,
cyber, espace et un lien fort avec le Commandement indopacifique des États-Unis.

Crédits photo : Joint Operations Command

Première historique, des troupes autres qu’étatsuniennes (Royaume-Uni, Inde) s’entraînent à présent dans l’archipel. Augmentation du budget de la défense, stratégie et Conseil de sécurité nationale, volonté d’autonomie face à une implication américaine qui parfois questionne : les équipements montent en puissance et l’ordre de bataille se fait plus sophistiqué. 2022 voit une nouvelle brèche dans la posture uniquement défensive. Les FAD augmentent notablement leurs capacités contre-offensives tandis que le Japon devient la première nation de l’Indopacifique à disposer d’un ambassadeur auprès de l’OTAN.

De l’autodéfense à la défense…

Si les Forces d’autodéfense japonaises, placées sous l’autorité du premier ministre, conservent leur appellation, elles constituent en fait, après treize années consécutives de hausse budgétaire, la 5e force conventionnelle mondiale et l’une des plus puissantes armées d’Asie, après celles de la Chine, de l’Inde et de la Corée du Sud : 250.000 personnels d’active (féminisés à compter de 1992), 56.000 de réserve, un budget de la défense tutoyant les 2% du PIB (56 Mds USD en 2026) et, depuis peu, un état-major interarmées.

Les Forces d’autodéfense terrestres (150.000) se caractérisent par leurs mobilité et technologies avancées (défense antimissile – Patriot PAC-3 –, antiaérienne, drones de reconnaissance et autres systèmes autonomes, IA…), accordant priorité à la protection des îles. Déployées en cinq corps d’armée (Nord, Nord-Est, Est, centre, Ouest), elles disposent d’une brigade amphibie de déploiement rapide, calquée sur le corps des Marines des États-Unis, d’un groupe d’opérations spéciales voué à l’antiterrorisme et déploient de nombreux matériels de fabrication américaine ou locale, tels les chars de bataille Type-10 et Type-90, divers modèles de véhicules d’assaut amphibie ainsi qu’une imposante flotte d’hélicoptères.

Char de combat Type-10 (Mitsubishi Heavy Industries). Près de 350 exemplaires équipent
les forces terrestres.

Crédits photo: Miki Yoshihito

Au service d’une nation archipélagique, très dépendante à l’extérieur – commerce, matières premières… – et disposant de la 8e zone économique exclusive, les Forces d’autodéfense maritimes (50.000) figurent, en tonnage, au 5e rang des marines mondiales. Passées depuis les années 1990 de l’assistance à la riposte, elles opèrent 160 unités dont 2 porte-aéronefs convertis pour recevoir des chasseurs de 5e génération F-35B, 2 porte-hélicoptères, 34 destroyers dont ceux de classe Maya (avec capacité de défense antimissiles balistiques) et bientôt 10 AEGIS nouvelle génération, 10 frégates de classe Mogami, 19 navires antimines, 25 sous-marins conventionnels à la furtivité réputée, dont 5 d’attaque de classe Taigei. Sous le pavillon – légèrement modifié – de l’ancienne marine impériale, également une conséquente aéronavale (348 appareils, dont 145 hélicoptères) et deux forces spéciales.

Le JS Izumo, le premier porte-aéronef japonais et à son lancement (2013) le plus grand
navire de guerre lancé par le pays depuis la Seconde Guerre mondiale.

Crédits photo: Yamad Taro

Déployées en océan Indien, en mer d’Arabie lors de la guerre en Afghanistan, les FAD l’ont également été lors de celle du Golfe ou contre la piraterie au large de la Somalie ; elles participent à des manœuvres communes (États-Unis, Australie, Indonésie, Royaume-Uni, Corée du Sud) et autres exercices multilatéraux. En 2018, le contre-amiral Ryoko Azuma est la première femme à commander une escadre. Face à des infiltrations nord-coréennes susceptibles de dégénérer, la marine travaille avec une force de garde-côtes (15.000) disposant de 476 navires, dont certains, armés, de fort tonnage, et de 98 avions et hélicoptères.

Confrontées aux incursions chinoises et russes, les Forces d’autodéfense de l’air et de l’espace (50.000) – en charge des guerres cyber et électronique – alignent plus de 1.400 aéronefs : F-35A, F-35 B, F-15 modernisés, F-2 Mitsubishi, Awacs, appareils de reconnaissance et de guerre électronique, de transport et de ravitaillement, hélicoptères (CH-47 Chinook, Sikorsky Black Hawk UH-60…), en attendant en 2035 l’avion furtif de 6e génération, conçu avec le Royaume-Uni et l’Italie, et au même horizon planeurs et missiles hypersoniques. Changement stratégique majeur, les FAD disposent notamment de missiles longue portée américains Tomahawk Block IV et Block V, sol-air Patriot et développent des modèles japonais Type-12 et Type-25.

Deux F-15Js, un appareil américain produit sous licence au Japon et qui équipe 7
escadrons de chasse.

Crédits photo: Forces d’autodéfense de l’air et de l’espace

Même si elle représente une faible part de l’industrie nationale, celle de défense a pris son essor sous Shinzo Abe, avec la limitation des restrictions à l’exportation et la création en 2015 d’une Acquisition Technology & Logistics Agency aux vastes attributions ; les ventes d’équipement létaux sont désormais autorisées à destination des 17 pays avec lesquels le Japon a des accords de défense. L’un des plus importants contrats de l’histoire militaire nippone (6 Mds USD) a été conclu l’an dernier avec l’Australie pour la fourniture de 11 frégates furtives de classe Mogami par Misubishi Heavy Industries ; elles offrent l’avantage de ne nécessiter qu’un équipage de 90 marins – la Marine australienne connaissant elle aussi un sévère manque de personnel -. Leur industrie de défense fournit 90% des importations japonaises et les États-Unis déploient dans l’archipel leurs ressources militaires les plus avancées, du groupe aéronaval de l’USS Ronald Reagan au chasseur d’attaque interarmées F-35. Sous les ordres du Commandement indopacifique américain, également 55.000 militaires et des milliers de civils du département de la Guerre, à la présence parfois contestée, notamment dans leurs bases d’Okinawa.

Le général (air) Hiroaki Uchikura, chef d’état-major interarmées (août 2025). Une ambitionpour les FAD, les « 5 i » : intégration, interopérabilité, interconnectivité, intensité, innovation.

Crédits photo: Chairman of the Joint Chiefs of staff

Le pays du Soleil levant n’est pas autorisé à opérer missiles balistiques intercontinentaux et bombardiers stratégiques, mais est communément considéré comme un État du seuil nucléaire qui entend, dans les cinq ans à venir, consacrer à sa défense 300 Mds €, tout en trouvant les moyens de pallier aux difficultés de recrutement propres à un pays en panne démographique.

Un « pacifisme d’État » sérieusement écorné

Chine, Corée du Nord, Russie mais non moins Ukraine, Taïwan, imprévisibilité trumpienne : mise à jour de la Stratégie de défense nationale de 2022, le Livre blanc de 2026 attribue au pays de l’empereur Naruhito l’un des environnements sécuritaires les plus complexes depuis 1945. A l’ordre du jour, une redéfinition rapide et profonde de la posture stratégique du Japon et de son rapport à la puissance militaire. Tandis que se conclut le contrat australien et après qu’un destroyer japonais ait traversé le détroit de Taïwan, plus de 1.400 soldats des FAD participent pour la première fois cette année, en qualité de combattants, à des exercices militaires conjoints aux Philippines avec les Etats-Unis et sept autres nations. Arrivée au pouvoir en octobre 2025, héritière de Shinzo Abe et première femme chef de gouvernement, Sanae Takaichi, (Parti libéral démocrate), manière de Margaret Thatcher en kimono, déclare d’emblée qu’une attaque contre Taïwan constituerait « une menace pour la survie du Japon ». Des propos sans précédents qui à Beijing déclenchent tempête et rétorsions… Elle confie le ministère de la Défense à Shinjiro Koizumi, fils de premier ministre et lui aussi familier du sanctuaire shintoïste de Yasakuni1.

La Chine – à laquelle est très exposée la quatrième économie mondiale – est considérée comme le principal risque sécuritaire, sur fond de contentieux territoriaux portant sur les très stratégiques îles Senkaku nommées Diaoyutai par une République populaire dont sont dénoncés incursions maritimes et aériennes, manœuvres d’ampleur autour de Taïwan ou récent déploiement de deux porte-avions dans le Pacifique. Avec son arsenal d’armes de destruction massive, ses capacités balistiques et cyber-offensives croissantes, la Corée du Nord est perçue comme menace directe et permanente. La Russie est quant à elle objet d’une « forte préoccupation sécuritaire », renvoyant aux différends autour des îles Kouriles et les consécutives activités militaires russes voire russo-chinoises… sans omettre le partenariat stratégique Pyongyang Moscou. Face à ces défis, Tokyo, membre du QUAD2 développe une dynamique diplomatie de défense, en premier lieu avec l’Australie et d’autres partenaires régionaux, mais aussi plus lointains comme la France.

Le Japon, « pays affinitaire » pour la France

Les liens sont anciens : le premier avion qui vola au Japon comme les premiers équipements aéronautiques de l’armée et de la marine venaient de France. Depuis 2023, cette dernière a noué avec le pays un « partenariat d’exception », doté d’une feuille de route interministérielle 2024-2027. Dialogue politico-militaire (dont la dernière édition s’est déroulée à Tokyo en avril de cette année) et d’autres sectoriels – cyber, sécurité économique, espace, questions maritimes – : il s’agit du volet défense de la stratégie indopacifique française, alors que le concept « d’Indopacifique libre et ouvert » souffle ses dix bougies, qui regarde aussi Inde, Australie, Etats-Unis et autres nations de l’ASEAN, et dont la priorité est l’interopérabilité, appuyée sur un accord de soutien logistique mutuel. Immersions croisées, escales et entraînements naval communs, participation au plus grand exercice naval mondial (RIMPAC) organisé par les USA, exercices La Pérouse et terrestres en Nouvelle-Calédonie/Japon, déploiements aériens opérationnels Pégase, la coopération s’étend à l’espace et l’anti-terrorisme, et ne se veut jamais cibler un adversaire en particulier. A l’exception de la surveillance de l’application des sanctions contre la Corée du Nord par un Falcon 50 basé à Tahiti et opérant depuis Okinawa… Si notre attaché de défense à Tokyo a toujours été un marin, les FAD de l’air et de l’espace disposeront bientôt d’un officier de liaison en France, pays qui avec d’autres s’est montré défavorable à l’ouverture d’un bureau de l’OTAN au Japon.

La poursuite de la montée en puissance des forces d’autodéfense japonaises rencontre nombre d’obstacles : difficultés de recrutement, manque d’attractivité du métier des armes, croissance atone, fort endettement domestique, faiblesse du Yen, pacifisme sociétal… Elle dépend non moins de considérations de politique intérieure : quid de la coalition entre le Parti libéral démocrate – au pouvoir quasi sans interruption depuis 1955 – et le parti Ishin, tout aussi conservateur, mais bien moins allant en matière de défense et jusqu’ici muet sur l’article 9 ? Comment par ailleurs se déclinera la politique sécuritaire d’une Amérique exigeant de ses alliés qu’ils portent à 5% du PIB les dépenses de défense ? Sa Stratégie de sécurité nationale (novembre 2025) fait d’un hémisphère occidental prioritaire « le corollaire Trump de la doctrine Monroe » et de l’Indopacifique le champ de bataille économique et géopolitique du siècle futur, confortant le QUAD. Nécessaire à la protection de la 1e chaîne d’îles (l’archipel des Ryukyu, entre Kyushu et Taïwan), le Japon doit manifestement faire plus : America First ?

En visite dans l’archipel en octobre dernier, Donald Trump a convié Sanae Takaichi à bord du porte-avions USS George Washington, mouillé à Yokosuka, et pour l’occasion troqué sa casquette préférée pour une autre, plus sobrement siglée USA… Qui a dit que la diplomatie transactionnelle américaine manquait de subtilité ?

Rédaction : Alain LABAT


  1. Y sont déifiées les âmes de plus de deux millions de soldats japonais « ayant donné leur vie au nom de l’empereur » entre 1858 et 1951, y compris celles d’un millier de criminels de guerre jugés après 1945 ; chaque visite de dirigeants japonais déclenche des protestations à travers l’Asie, notamment en Corée et en Chine. ↩︎

  2. Dialogue quadrilatéral de sécurité, mécanisme associant face la puissance chinoise États-Unis, Inde, Japon, Australie. ↩︎