Défense et sécurité: une France forte dans une Europe unie
C’est sur ce thème qu’est intervenu le 17 avril le général Christophe Gomart, dans le cadre d’une manifestation organisée par le club défense EM Lyon, le Mouvement européen, l’IHEDN AR 14 et les Jeunes IHEDN. Ancien élève de Saint-Cyr, le général de corps d’armée (2S) Christophe Gomart a occupé des fonctions de premier plan au sein de l’armée française, notamment comme commandant des opérations spéciales et directeur du renseignement militaire ; il est aujourd’hui député français (LR) au Parlement européen et premier vice-président de sa Commission sécurité et défense.

La guerre est aux portes de l’Europe : défense et compétitivité sont devenues les priorités de l’UE qui s’est dotée d’une Commission à la défense et à l’espace. 24.02.2022, 07.10.2023 : Ukraine et Gaza, deux dates aux lourdes conséquences, présentes et à venir, sur nos vies, sur fond de retour des états puissances : il ne s’agit plus de crises, mais de chocs. La Russie veut des frontières protégées face à un Occident, citadelle assiégée, qui n’est plus ce qu’il devrait être ; elle dispose de beaucoup d’alliés dans le « Sud global » et tient face à vingt trains de sanctions. La prochaine conquête russe sera-t-elle un pays balte ?
Les services de renseignement ne font pas de prospective, ils analysent les faits…
La Chine – avec laquelle on devrait discuter bien davantage qu’on ne le fait – n’est pas un empire conquérant sur le plan territorial, mais sur le plan commercial : elle veut Taïwan pour avoir accès, à travers les ports de sa côte orientale, aux mers profondes : une invasion est peu probable, Pékin préférant l’étranglement. L’empire ottoman est lui très présent sur ses anciennes terres – Lybie, Syrie, Algérie, Afrique… – ainsi que dans l’UE à Chypre et, s’il n’est pas membre de cette dernière, fait partie de l’OTAN… Nous sommes en guerre économique avec l’empire américain ; sa dernière revue stratégique distingue trois zones d’influence (la sienne, celles de la Russie et de la Chine) ; bien que représentant 20,5% du PIB mondial l’UE qui avait confié son énergie à la Russie, sa sécurité aux États-Unis et son industrie à la Chine, n’est pas une puissance, mais un client, voire un vassal des USA. L’empire perse quant à lui fait montre d’incroyables capacités de résistance à quarante-sept ans de sanctions et ne saurait passer pour un pays sous-développé : il dispose d’autant d’ingénieurs que les États-Unis.
Tous ces empires aspirent à une Europe divisée. Celle-ci fait par ailleurs face à d’autres menaces : le terrorisme et les proto-États que sont devenus les GAFAM, dans les mains desquels nous nous sommes mis, et qui disposent de budgets équivalents à ceux de certaines nations.
L’adversaire de Donald Trump est une Chine qui importe 6% de son pétrole du Vénézuéla et 16% de l’Iran : il faut donc l’affaiblir et « redollariser » les échanges commerciaux : le renversement des mollahs est l’objectif du seul Israël. Sur ces terrains, l’UE – qui ne dispose que d’un petit état-major – et la France ne sont pas très présentes. L’OTAN a été conçue pour garder les Etats-Unis à l’intérieur, les Russes à l’extérieur et les Allemands sous contrôle : défend-t-elle l’Europe au-delà des simples ventes de matériel militaire ? En la matière, si la France dispose d’une véritable industrie de défense (4.500 entreprises, 9 grands groupes) au niveau européen cette industrie est trop fragmentée (ce qui rend l’interopérabilité difficile) et manque de champions qui permettraient l’autonomie – les autres pays achètent du Rafale précisément pour avoir cette autonomie… -. Il faut prendre garde à l’isolationnisme américain : même s’ils ont 80.000 soldats en Europe, les Etats-Unis viendront-ils nécessairement la défendre ?
Face à l’ambivalence et l’ambiguïté de Washington et de l’OTAN, il faudrait à l’UE un véritable état-major et un véritable budget ainsi qu’un Conseil de sécurité européen. Un cloud autonome lui fait également défaut – 80% des données propres aux entreprises européennes sont stockés par les GAFAM – idem de réseaux sociaux européens indispensables à la guerre d’influence. Dans le domaine de l’espace, si l’UE dispose de plusieurs constellations (Galileo, Copernicus…) elle a un problème d’accès que l’on ne saurait confier au seul Elon Musk.
Enfin se pose le problème du réarmement moral dans un monde où 72% des habitants vivent dans des autocraties. Il commence par la démographie. Une enquête auprès des jeunes Européens (18/25 ans) – seriez-vous prêt à prendre les armes pour défendre votre pays ? – indique que c’est bien le cas pour 80% de ceux d’Europe du Nord, 18% en Europe du Sud, 17% en Allemagne et 57% en France. Même si nous sommes en paix depuis quatre-vingt ans, notre monde est dangereux : il faut développer une véritable éducation civique (récit national, rapport au travail…), les classes de défense, un service militaire non universel volontaire – bien au-delà des 3.000 prévus -, une véritable réserve – la nôtre forte de 40.000 membres est insuffisante -. Si l’on ne veut pas faire la guerre, il faut faire tout ceci : la dissuasion nucléaire n’y suffit plus, qui doit être adossée à une force conventionnelle forte et crédible.
Dans un monde de prédateurs qui a vu disparaître l’ONU, où l’ordre est devenu désordre et l’attaque est bien moins chère que la défense, il faut non une UE empire mais une UE à même de se défendre ; ceci exige non pas une souveraineté européenne (il n’existe pas de peuple européen), mais une autonomie européenne.
Rédaction et photo : Alain LABAT
