Séminaire du Trinôme académique, Lyon 28 janvier 2026, ouvert par M. Stéphane ROCHEFEUILLE, IA-IPR délégué de Mme la rectrice auprès du Trinôme académique et M. David YENDT, président de l’AR14
Le contexte international et ses ruptures, général de corps d’armée A. Lardet, gouverneur militaire de Lyon

C’est une rupture stratégique et technologique : le monde post guerre froide est fini. Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus en paix. Désoccidentalisation, nouveau positionnement américain, absence de stratégie européenne, retour du rapport de force : les interdits volent en éclat au profit de la loi du plus fort. La puissance de l’information constitue une autre rupture, domaine qui avec le cyber et l’espace constitue un nouveau champ de combat, sur fond de changement climatique catalyseur de chaos. Des courants de fond agissent – « l’inaperçu construit l’imprévu » ; disait Victor Hugo – qui changent le monde où les empires renaissent qui se le partagent : Pax Americana, Empire du Milieu, puissance impériale russe… et l’Europe. Les deux guerres mondiales devaient mettre fin à l’affrontement des empires et aux liens de suzeraineté et vassalité, y substituer ceux d’alliés ou partenaires. C’est au contraire une lecture plus conflictuelle des relations internationales qui prévaut, avec rétractation des organismes de dialogue, un monde économique transactionnel (Vénézuéla, Gaza, Syrie…) et des régimes autoritaires maîtrisant le narratif. Un défi pour l’Union européenne, faible dans sa capacité de réaction. Le seuil nucléaire s’est par ailleurs surélevé ; avec des moyens quasi nucléaires s’ouvre un espace augmenté pour la confrontation classique. Il nous faut changer de positionnement pour une troisième voie de souveraineté, d’intérêts et de normes d’alliances qui devrait être le pivot. Pour ne pas être vassalisés, il convient de retrouver une place dans le monde : l’Ukraine est un domaine d’application préfigurant notre capacité à y exister. Ukraine, Afrique… tout se reconfigure et le multilatéralisme est une nécessité face aux empires. La France a un rôle à jouer, mais doit se donner les moyens de passer d’une armée expéditionnaire à une armée dissuasive sur le plan conventionnel – et sous le seuil du nucléaire -. Donc un nouveau modèle d’armée, dans laquelle une masse globale est devenue nécessaire, autant que le réarmement moral. L’enjeu est la force.
Les nouvelles menaces aériennes et spatiales, lieutenant-colonel Jérôme THONY-LAMBERTI, chef Opérations de la BA942

Détecter, identifier, classifier, intervenir telles sont les missions de l’armée de l’air et de l’espace : AWACS, radars, hélicoptères, chasseurs armés en alerte contre les menaces (drones, ballons, avions solaires…). La menace des drones recouvre des réalités différentes – ils vont de 18 grammes à 4 tonnes – et leur essor est lié à des ruptures technologiques (autonomie des batteries, guidage GPS, inertie, gyroscopes, flux vidéo…) comme à leurs atouts : prix, capacités de production, facilité à programmer, piloter. C’est un vecteur efficace, bon marché, qui a fait ses preuves de l’Ukraine au narcotrafic. Pour contrer la menace existent différents systèmes de détection (radars, systèmes d’écoute) aptes à discriminer (amis/ennemis), des systèmes de brouilleurs mobiles, des drones bloqueurs. A l’avenir seront disponibles drones anti-drones, armes à énergie dirigée, sachant que la principale menace est constituée par les essaims de drones. L’espace quant à lui est une zone grise ou prolifèrent les menaces hybrides. Compliqué pour les armées, il s’agit d’un espace totalement dual, sans territorialité, appartenant à tout le monde ; le cadre légal y est permissif et les acteurs civils et étatiques quasi non régulés. Difficile donc d’y détecter un comportement anormal ou identifier l’acteur d’une agression : un nombre d’acteurs qui augmente de façon quasi exponentielle tout comme le nombre de satellites. Ces menaces multiples évoluent : sabotages, cyberattaques, tirs de missiles depuis le sol, illuminations laser, satellites « butineurs » (américains, russes, chinois) pratiquant espionnage ou destruction. Le commandement de l’espace (Toulouse) surveille les satellites et les éruptions solaires qui leur sont préjudiciables, prédit leurs passages. La France est à même de déployer une force aérienne partout dans le monde en 72 heures, ce que peu de pays peuvent faire. La très haute altitude (ou espace) est un nouveau far-west : elle n’a pas de définition légale internationalement reconnue ; pour la France c’est au-delà de 100km.
La lutte informationnelle et la guerre hybride, colonel Boyer, commandant du CIAE (Centre interarmées des actions sur l’environnement)

Il s’agit en la matière de former, sensibiliser et de comprendre l’environnement opérationnel. C’est une guerre hybride constituée à partir de trois mutations du rapport entre information et conflit : correspondants de guerre, médias de masse, terrorisme publicitaire. Révolution numérique et information en continu créent la « guerre en live » (Daech, Ukraine…). L’information c’est le pouvoir, la conflictualité permet de l’asseoir. L’impact de l’image, qui façonne la perception, a ainsi totalement changé la donne Cette image a un impact depuis les premières photographies lors de la guerre de Crimée ; jusqu’en 1945, le militaire contrôle l’information puis commence sa manipulation : la guerre se raconte (tromperies physiques, « fuites » contrôlées, agents doubles…) ; l’intoxication est un art et non une science. Avec l’offensive du Têt lors de la guerre du Vietnam se produit un basculement. Le public américain découvre les brutalités de la guerre : succès militaire américain, mais défaite de politique intérieure… Un autre choc se produit avec le terrorisme publicitaire lors de l’attentat des JO de Munich (1972) précédé des détournements d’avions par les organisations palestiniennes pour culminer avec le 11 Septembre 2001 qui demeure la quintessence de ce terrorisme publicitaire. C’est l’évènement mondial le plus couvert par les médias, qui s’est produit à 08h46 du matin, afin de bénéficier d’une couverture médiatique quasi universelle. Autre mutation, la « guerre en live » à compter de la première guerre du golfe (1991) et CNN : le commandement américain instrumentalise les journalistes, créant une rupture de confiance entre ces derniers et les militaires. Dernière mutation, la guerre en réalité alternative, l’information dérégulée, l’économie de l’attention, soit une mutation numérique à très faible coût, sur fond de crise de confiance et de mutation de la façon dont s’informent les gens. On observe une décorrélation entre combats physiques et monde numérique. C’est l’émergence d’un nouveau front – illustré par Daech – où il nous faut comprendre nos adversaires et le terrain de l’affrontement informationnel. Un triple défi : humain, linguistique, technique. La contre-propagande s’efforce de limiter l’accessibilité aux supports, perturber la création et la diffusion de contenus, elle s’emploie à rétablir les faits et perturber l’outil de propagande. Il faut documenter les opérations pour contrer les accusations, déclassifier, anticiper. Le conflit Ukraine/Russie est riche d’enseignements : il y a aujourd’hui combinaison d’opérations informationnelles et d’opérations réelles.
Les problématiques sécuritaires et les conséquences de l’hybridation des menaces, général de corps d’armée Boudier, commandant de la légion de gendarmerie Auvergne Rhône-Alpes.
Il s’agit d’un cadre d’action sous tension : niveau de violence croissant, durcissement de l’adversité, retour de la guerre hybride, niveau de crise plus élevé lié au contexte international. Beaucoup de projets d’aménagement sont l’objet de contestations radicales, allant jusqu’aux opérations de sabotage concentrant des mouvements d’opposition (écologistes radicaux, ultra-gauche) très organisés et difficiles à pénétrer. S’y ajoute un outremer en crise qui concentre les vulnérabilités. La Nouvelle-Calédonie est au bord de l’effondrement économique et social agitée par une opposition radicale appuyée par une frange délinquante soutenue par l’étranger (Azerbaïdjan). La Martinique connaît des velléités indépendantistes poreuses à la criminalité locale dans une zone en proie au narcotrafic ; la Guyane doit faire face aux fractions armées brésiliennes pratiquant l’orpaillage, à l’immigration du Suriname, au trafic de drogue et à la pêche illégale… Sous le seuil de la guerre, les menaces hybrides recouvrent quatre domaines :
→ le cyberespace avec les attaques contre les institutions publiques, les collectivités, les infrastructures (hôpitaux et autres) ; elles sont complexes à combattre, impliquant des acteurs étrangers avides de rançons ou de renseignement ;
→ le champ informationnel avec des campagnes de désinformation susceptibles de provoquer des troubles à l’ordre public et sapant l’autorité de l’Etat ou Viginum contre TikTok…
→ la criminalité organisée, facteur de déstabilisation de la cohésion sociale et tentative de contrôle de territoires sur fond de communautarisme. En la matière, la lutte contre le blanchiment est un axe de travail essentiel ;
→ les ingérences étrangères (Russie, Azerbaïdjan, Chine…) qui exigent un réarmement rapide.
Il existe une grande porosité entre ces quatre profils d’attaquants, qui exige des 140.000 gendarmes (réserve comprise) une grande polyvalence. Contre le haut du spectre de la cybercriminalité luttent 10.000 gendarmes et une police judiciaire relative au numérique. Le combat contre le crime organisé, très présent en Auvergne Rhône-Alpes, vise les groupes étrangers : albanophones (stupéfiants), géorgiens (vols en série), roumains (trafic d’êtres humains, de métaux), mafias italiennes (blanchiment, armes), gens du voyage (cambriolages, escroqueries, vols avec violences) et une délinquance spécifique aux quartiers de reconquête républicaine en nord Isère, banlieue lyonnaise… spécialisés dans les stupéfiants, les vols de véhicules et le trafic de cigarettes de contrebandes ou contrefaites (2,5 mds € de chiffre d’affaires ; 6,5 mds € pour les stupéfiants). La gendarmerie en Auvergne Rhône-Alpes dispose de 4 unités de police judiciaire, de 4 services de recherches, appuyés par les offices centraux, tandis qu’en matière de renseignement on rapproche les volets judiciaire et administratif. Les troubles à l’ordre public sont aujourd’hui appuyés par la guerre de l’information, exacerbant les tensions : le combat est d’abord dans la communication afin de limiter les lignes de discorde dans la population. La Défense opérationnelle du territoire est quant à elle au cœur des enjeux du futur.
Les capacités françaises à maintenir la souveraineté et l’état de droit sur l’un des plus grands territoires maritimes au monde, capitaine de corvette Benoist

La mer demeure un espace de conflictualité très méconnu. Un grand Etat ne peut être que maritime (les océans recouvrent 71% de la planète) et la France dispose du second domaine maritime mondial avec ses zones économiques spéciales et des routes maritimes aujourd’hui très contestées. 90% des produits que nous consommons nous parviennent par mer et 99% des données transitent par les câbles sous-marins.
La Marine nationale fête en 2026 400 ans au service de la France sur tous les océans (voir le site ≠tousmarins !) ; elle comporte la force d’action navale (10.500 personnels), les forces sous-marines (3.200), l’aéronautique navale (4.200), la force des fusiliers marins et commandos (2.900), la gendarmerie maritime (1.150) et les marins pompiers de Marseille (2.043). Ses différentes missions :
→ dissuader, afin de protéger les intérêts vitaux du pays, avec une composante océanique (permanente) et aéroportée (non permanente) ;
→ protéger : contre piraterie, trafics, pollutions ; assurer la liberté de navigation et la défense maritime du territoire, la sécurisation des chenaux d’accès, le sauvetage, le déminage, la maîtrise des fonds marins ;
→ comprendre et anticiper (l’ennemi, les changements environnementaux) par la collecte et l’analyse du renseignement ;
→ intervenir : défense des intérêts nationaux, protection des ressortissants, obligations internationales, prévention des crises et opérations d’influence.
Les défis regardent le renforcement de la capacité de combat, l’anticipation des menaces. Il s’agit de construire la marine de demain, de former et développer l’excellence. A l’horizon 2030 il importe, anticipant les ruptures technologiques et humaines, de conserver l’ascendant.
On laissera le dernier mot au premier ministre canadien, Mark Carney qui, dans un discours très remarqué au forum de Davos a parfaitement résumé la situation : jusqu’ici nous comptions sur la force de nos valeurs, désormais il faudra compter sur la valeur de nos forces…
Rédaction : Alain LABAT
