CALME, EN AVANT, DROIT : LE CADRE NOIR DE SAUMUR, DEUX SIÈCLES D’EXCELLENCE

Il n’y a pas que le pot au feu dans la vie. 1593, le futur Henri IV est à Saumur, première marche vers le trône de France, et mande l’un de ses hommes liges, afin qu’il y crée une université protestante doublée d’une académie équestre. Le sort de la cité est désormais pour toujours lié à la cavalerie moderne, dont la Renaissance marque l’avènement. Louis XV entend créer cinq écoles de cavalerie, dont une à Angers. L’évêque ne l’entend pas de cette oreille : que les carabiniers du comte de Provence, réputés à risques pour la vertu des dames, aillent donc à Saumur, ville protestante ! Jusqu’à la Révolution, ils ont ainsi en charge l’école de cavalerie, devenue l’unique centre d’instruction militaire. Louis XVIII en fait l’Ecole d’instruction des troupes à cheval qui, après la disparition de celle de Versailles devient l’Ecole de Saumur ; en 1825 Charles X officialise la création de l’Ecole royale de cavalerie qui, trois ans plus tard, présente son premier carrousel, désormais seule dépositaire de la tradition équestre à la française, académique et militaire. Celle-ci court d’Antoine de Pluvinel – qui instruit Louis XIII et Richelieu – au général Alexis L’Hotte, écuyer-en-chef de 1864 à 1870 – qui fixe la doctrine du Cadre noir : « le cheval calme, droit, en avant » – en passant par le plus grand écuyer français de l’histoire, François Robichon de la Guérinière (1688-1751).

« Nos jeunes maîtres étaient comme des hussards noirs. Quelque chose, je pense, comme le fameux Cadre noir de Saumur » Charles Péguy, L’Argent, 1913

Crédits photo : Croquant

Cette équitation est un art de monter fondé sur l’harmonie entre l’homme et celui que Buffon nommait sa plus noble conquête, la connaissance et le respect de l’animal, excluant force physique comme contrainte psychologique. Discrétion des aides, finesse, élégance, audace et sobriété du cavalier en vue d’obtenir le Graal : la légèreté.

Elle est tributaire d’une longue histoire qui débute quand l’irruption des armes à feu donne naissance à une nouvelle forme de cavalerie, avant que la fin de l’épopée napoléonienne ne marque un effacement de son rôle au vu de la puissance de feu de l’infanterie – désormais « reine des batailles » – et de l’artillerie. Après gendarmes et chevau-légers, ce sont dragons – des fantassins montés -, hussards aux armes et pratiques inspirés des Turcs et chasseurs à cheval, en charge de l’appui à la cavalerie lourde ; les guerres coloniales y ajoutent spahis et chasseurs d’Afrique. Les fameuses charges de cuirassiers de la guerre de 1870 sont le chant du cygne d’un héritage chevaleresque médiéval, alliant chasse et guerre, même si le cheval demeure longtemps essentiel à la logistique des armées. A la veille de la Première Guerre mondiale, elles en emploient encore 156.000 et un demi-million sera mobilisé durant un conflit qui voit le plus considérable engagement militaire de chevaux de l’histoire… Après le cheval-vapeur, place à la guerre industrielle et motorisée : 1945, le Cadre noir intègre l’Ecole d’application de l’arme blindée et de la cavalerie à Saumur, tandis que voient le jour les Sports équestres militaires, destinés à former au métier du cheval. C’est aujourd’hui l’Ecole militaire d’équitation, qui a ses quartiers à Fontainebleau et à l’Ecole militaire ; clé de voûte de la filière équestre des armées, elle remplit des missions particulières au service de l’aguerrissement et des blessés grâce à une pratique favorisant conduite de soi, humilité et respect d’autrui.

Femmes écuyers. Tenue noire fermée de neuf boutons, bicorne à cocarde tricolore, emblème (grenade pour les militaires, soleil pour les civils), cravache à trois viroles : un uniforme qui remonte à l’époque napoléonienne.

Crédits photo : Alain Laurioux

Si l’équitation de campagne appartient au passé, le Cadre noir poursuit lui, en France et à l’étranger, ses représentations collectives de haute-école, tandis que ses écuyers se consacrent non moins aux disciplines olympiques – dressage, saut d’obstacle, concours complet – où ils récoltent régulièrement des médailles (9 dont 6 d’or). Sur fond de considérable essor de l’équitation de loisir et de sport, voit le jour en 1972 l’Ecole nationale d’équitation (ENE) dont les écuyers du Cadre constituent le corps enseignant, passant du statut militaire au statut civil. En 2010, l’ENE fusionne avec les Haras nationaux pour former l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE), sous la double tutelle des ministères en charge des sports et de l’agriculture. La relation homme-animal est au cœur des pratiques et formations : une centaine de chevaux, plusieurs manèges et carrières, une forge (les maréchaux-ferrants posent 16.000 fers par an), une unité de soin, un pôle innovation-recherche-développement avec simulateurs équestres… Dressage, enseignement, entraînement, transmission sont l’ordinaire du corps d’une trentaine d’écuyers, dont des femmes à compter de 1984, en faveur duquel le ministère des Armées détache quelques militaires. C’est en accord avec ce dernier que celui de la Jeunesse & des sports nomme l’écuyer-en-chef, par ailleurs directeur adjoint de l’IFCE. A la différence des hautes-écoles étrangères, le Cadre noir emploie plusieurs races équines : selle-français, anglo-arabes, pur-sang, toutes d’élevage français et de robe alezane ou baie. Au programme : dressage traditionnel, sauts d’école, airs relevés (courbette croupade, cabriole…), airs près-de-la-terre (épaule-en-dedans, appuyer, pirouette…) et travail aux piliers, une pratique qui remonte à la Renaissance. Un ensemble unique de savoirs séculaires et de technicité contemporaine pour un éclat sans pareil dont le rayonnement s’étend au-delà de nos frontières. Le Cadre noir y a peu d’équivalents : l’Ecole espagnole d’équitation de Vienne et ses légendaires Lipizzans blancs, l’Ecole portugaise d’art équestre et ses Alter Real, quintessence du cheval lusitanien, l’Ecole royale d’art équestre de Jerez (Espagne), toutes trois remontées de chevaux de souche andalouse, dont les deux dernières à l’histoire très liée à la tauromachie.

Croupade à la main : une ruade stylisée…

Crédits photo : Alain Laurioux

Connaissez-vous Vésuve de Brekka et Fabuleu de Maucour ? Il ne s’agit ni de quelque sommet volcanique, ni du descendant d’une aristocratique famille, mais de deux superbes chevaux de la Garde républicaine, offerts par E. Macron l’un au président Xi Jinping en 2018, l’autre en 2022 à une grande admiratrice du Cadre noir, Elisabeth II. L’équidé demeure un animal politique : le monarque a toujours été à cheval ; les cavaliers de la Garde républicaine ne le démentiront pas, qui sont au cœur de la liturgie du pouvoir… 14 juillet 2024, le Cadre noir défile pour la première fois sur les Champs-Elysées : le colonel Thibaut Valette, écuyer-en-chef, porte la flamme olympique. Mais conserver le meilleur de ce qu’est une civilisation, ici l’art équestre classique français1, n’est pas du goût de tous. « Archaïque, élitiste, inutile, trop coûteux… », pour les cavaliers de Saumur, qui ont fêté en 2025 leur bicentenaire, le vent du boulet n’est pas passé loin, tiré par des ânes ne comprenant goutte aux temps que nous vivons et ignorant que si le cheval – qui au fil des siècles a modelé le devenir de l’homme et en recèle une part occultée – n’est plus indispensable, il demeure essentiel. Le Cadre noir ? Tout le contraire d’un anachronisme.

Rédaction : Alain LABAT

  1. Une équitation inscrite depuis 2011 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. ↩︎