Retour sur la conférence du 18 décembre 2025

La Russie à l’épreuve de la guerre : entre résilience affichée et fragilités cachées

À observer les terrasses bondées et l’animation des cafés dans les grandes métropoles russes, rien ne semble indiquer que le pays est aujourd’hui le plus lourdement sanctionné au monde. Derrière cette apparente continuité du quotidien, la guerre a pourtant profondément remodelé ce pays-continent. Par ailleurs, son accès s’est considérablement restreint pour les chercheurs, les journalistes et les observateurs étrangers, comme en témoigne le cas du chercheur français Laurent Vinatier, actuellement détenu en Russie.

C’est précisément ce décalage entre façade de continuité et transformations profondes qu’est venue éclairer la dernière conférence de l’année, organisée par le Cercle culturel militaire de Lyon et l’association régionale des auditeurs de l’IHEDN région lyonnaise. À cette occasion, Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie de l’Institut Français des Relations Internationales (Ifri), a livré une analyse rigoureuse et nuancée des bouleversements à l’œuvre au sein de la Fédération de Russie.

En ce jeudi soir de fin décembre, un public nombreux s’est réuni au quartier général Frère autour d’une interrogation centrale: « Comment la guerre a-t-elle changé la Russie ? ». Dans un silence concentré, toute la salle était consciente que les évolutions décrites dépassaient largement le seul cadre du conflit ukrainien.

Une santé économique sur le fil

Au fil de la conférence, se dessinait le portrait d’un pays profondément transformé de l’intérieur, où le conflit a engendré des mutations politiques, sociales et symboliques, bien au-delà des lignes de front. Loin d’une approche strictement militaire, l’analyse proposée s’articulait autour de trois lignes de force : l’économie, profondément réorientée par le conflit ; le rôle des élites ; et, enfin, le rapport de la société russe à la guerre et au pouvoir.

Sur le plan économique, le Kremlin présente les sanctions occidentales sous un angle résolument patriotique : l’acharnement de l’Occident devient la preuve de la grandeur de la Russie et de la nécessité de la protéger. Le laïus officiel se veut relativement rassurant, et promet même un avenir maîtrisé. Le ministre des Finances, Anton Silouanov, affirme ainsi que « l’économie russe s’oriente progressivement vers une trajectoire de croissance économique équilibrée et durable ». Les indicateurs macroéconomiques entre 2021 et 2024 semblent, à première vue, conforter cette narration.

Comment expliquer cette résilience apparente, alors que le pays fait face à des sanctions sans précédent ? La Russie s’est appuyée sur des expériences passées, en particulier celles acquises depuis 2014, et sur une palette d’instruments élaborés de longue date. Le Fonds de richesse nationale, conçu en 2008 pour absorber les chocs en période de disette, a joué un rôle central. Par ailleurs, les sanctions elles-mêmes se sont heurtées à divers mécanismes de contournement : certains produits européens ont continué à être exportés via des intermédiaires commerciaux situés en Asie centrale et dans le Caucase, tandis que la mise en place d’une flotte dite « fantôme », battant pavillon étranger, a permis de poursuivre l’exportation de l’or noir.

Toutefois, depuis 2025 les choses ne sont plus vraiment au beau fixe. Le Fonds de richesse nationale s’amenuise et plusieurs fragilités structurelles deviennent plus visibles. La fuite des cerveaux prive le pays de compétences stratégiques, les salaires sont progressivement érodés par l’inflation malgré un taux directeur porté à 21 %, et les investissements directs étrangers se sont effondrés dès 2021. Si la Chine est désormais le principal partenaire commercial de la Russie, tant pour les importations que pour les exportations, elle se montre en revanche particulièrement avare en matière d’investissements. La sinisation progressive de l’économie russe semble ainsi s’opérer au prix d’une asymétrie croissante, largement favorable à l’Empire du Milieu.

La mise au pas des élites

Au-delà de l’économie, la conférence a mis en lumière un second pilier essentiel du système russe : la mise au pas des élites, à laquelle Vladimir Poutine s’est attelé dès son arrivée au pouvoir. Une entreprise manifestement aboutie, comme en témoigne l’absence de défection au moment du déclenchement de l’« opération militaire spéciale ». Après plus de vingt-cinq années de consolidation du régime, la prise de décision est aujourd’hui fortement centralisée. Autour du président s’est constitué un cercle restreint d’acteurs loyaux, dont la position et l’ascension demeurent étroitement liées à son maintien au pouvoir. Le chef de l’État figure désormais parmi les dirigeants dont l’entourage est le plus largement implanté au sein de l’administration et des entreprises publiques, se plaçant, à cet égard, juste derrière son homologue tchétchène. Incapables de s’organiser ou de s’accorder durablement entre elles, certaines élites ont pu entrevoir, dans la mutinerie menée par Evgueni Prigojine à l’été 2023, une possible fissure dans l’édifice. Cet épisode, rapidement avorté, s’est soldé par ce qui s’apparente à une exécution publique, destinée à refermer toute velléité de contestation.

Dans un régime de type néo-patriarcal, où les relations personnelles priment sur les institutions formelles, cette configuration confère une stabilité apparente, mais intrinsèquement fragile. Le moment décisif demeure celui de la succession, lorsque les élites, contraintes jusque-là à la loyauté, procèderont à une réévaluation de leurs alliances et de leurs intérêts. Cette question a néanmoins été provisoirement neutralisée par la réforme constitutionnelle de 2020, qui donne à l’actuel chef de l’État la possibilité d’exercer la plus haute fonction jusqu’en 2036. Les élections prévues en 2030 n’en constituent pas moins une source d’inquiétude, au regard des conditions dans lesquelles elles sont appelées à se dérouler.

La résilience populaire, un enjeu central

Enfin, dans ce type de régime, la population joue un rôle central : la popularité accordée au chef de l’État sert de repère aux élites dans leurs stratégies de ralliement. Vladimir Poutine bénéficie, depuis le début de sa prise de fonction, d’un soutien extrêmement large. Cette approbation s’est maintenue dans le temps, nourrie par un long conditionnement politique et par l’absence d’alternative viable. Les opposants au régime sont systématiquement muselés, emprisonnés, voire éliminés, tant à l’intérieur du pays qu’au-delà de ses frontières. Le statut d’« agent de l’étranger » permet de disqualifier et de diaboliser une partie de la société civile bénéficiant de financements ou de soutiens extérieurs, tandis que des organisations comme Reporters sans frontières ou Amnesty International sont classées « organisations indésirables ». Loin d’avoir érodé ce soutien, la guerre en Ukraine s’inscrit dans une dynamique déjà observée en 2014, lorsque l’annexion de la Crimée avait suscité un regain d’approbation populaire envers le président.

Au-delà du soutien politique affiché, c’est toutefois la société russe elle-même qui révèle un décalage persistant entre le discours officiel et les pratiques sociales. Le régime s’appuie largement sur l’idéologie et la propagande pour consolider sa légitimité et entretenir cette popularité. Depuis le virage conservateur amorcé en 2012, Vladimir Poutine se présente comme le défenseur des valeurs traditionnelles et a noué un rapprochement étroit avec l’Église orthodoxe, incarnant un conservatisme opposé aux « valeurs occidentales décadentes ». Pourtant, comme l’a rappelé l’intervenante, si une large majorité des Russes se déclarent orthodoxes, très peu pratiquent effectivement leur religion, et nombreux sont ceux qui estiment que l’Église ne devrait pas intervenir dans les affaires publiques. Cet écart se manifeste également à travers des pratiques sociales telles que le recours à l’avortement ou un taux de divorce parmi les plus élevés au monde, qui relativisent la portée réelle du conservatisme promu par le pouvoir.

La question démographique, enfin, demeure un sujet de préoccupation majeur. Les années 1990 ont constitué une période particulièrement sombre, marquée par une forte hausse de la mortalité conjuguée à une chute de la natalité, phénomène connu sous le nom de « croix russe ». Aujourd’hui encore, des fragilités persistent. Plus d’un million de décès liés à la pandémie de Covid-19, la diminution de la population active jeune, l’augmentation du nombre de retraités, les pertes humaines dues à la guerre et l’émigration croissante, qui a atteint un pic en 2022, pèsent durablement sur les équilibres du pays.

Conclusion

La conférence s’est conclue par un temps de questions-réponses, permettant aux participants d’éclaircir certains points. L’une des questions portait sur l’état des relations entre la Russie et l’Occident, et sur les perspectives d’amélioration. À cette occasion, a été évoquée la notion de guerre hybride que Moscou mène sur le théâtre européen, un conflit diffus auquel les sociétés occidentales se révèlent particulièrement perméables. Cette analyse fait écho aux propos récents de l’idéologue russe Sergueï Karaganov : cette guerre a déjà commencé. Simplement, nous ne l’appelons pas encore ainsi. Notre véritable adversaire est bien l’Europe, et non la malheureuse Ukraine, misérable et manipulée (5 décembre 2025 sur Pervyj Kanal).

Pour celles et ceux qui souhaitent prolonger la réflexion, Tatiana Kastouéva-Jean a évoqué l’article de ses collègues Thierry Vircoulon et Horacio Givone, consacré à La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvriers en Afrique subsaharienne (18 décembre 2025,  l’Ifri, Centre Russie/Eurasie).

Rédaction : Lisa SCHERHAG