LE SHANGRI-LA DIALOGUE 2025 : MAKE ASIA GREAT AGAIN !

Organisée par l’International Institute for Strategic Studies de Londres, la 22e édition du Shangri-La Dialogue, principal forum consacré à la défense et à la sécurité en Indopacifique, s’est déroulée à Singapour les 31 mai et 01 juin. Emmanuel Macron était le premier chef d’un Etat européen ou membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies à en être l’invité d’honneur. Il a conséquemment prononcé le discours d’ouverture, dans le cadre d’une visite d’Etat à Singapour, à l’occasion du 60e anniversaire marquant l’indépendance de ce pays et l’établissement de nos relations diplomatiques. Un bref séjour durant lequel ont été signés trois accords de défense avec le pilier de notre stratégie indopacifique, une cité-Etat dont la riche végétation équatoriale s’est désormais enrichie d’une nouvelle orchidée hybride – la fleur nationale – nommée en l’honneur du président français et de son épouse…

Emmanuel Macron et le premier ministre indien Narendra Modi : un partenariat stratégique, une coopération de défense « profonde et ancienne » et une vision commune.

Crédits photo : Prime Minister’s Office

« Coalition d’indépendances » et « non-alignement actif »

Notre monde de crises et guerres interconnectées – celle d’Ukraine n’est pas un conflit européen – a pour principal danger celui de sa division en deux superpuissances, entraînant l’obligation de choisir son camp. Amie et alliée des Etats-Unis, la France n’en est pas moins amie de la Chine, même si elle est parfois en désaccord et en compétition : elle entend constituer une force de paix et d’équilibre, a affirmé E. Macron, évoquant le discours du général de Gaulle à Phnom-Penh en 1966. Des limites de l’Europe aux archipels de mer de Chine méridionale, des pays révisionnistes entendent imposer des sphères d’influence qui sont en réalité des sphères de coercition. Jusqu’ici hostile à ce que l’OTAN joue un rôle en Asie, le président français, au vu de l’alliance entre Russie et Corée du Nord, considère que si la République populaire ne veut pas de cette implication, elle doit empêcher celle de Pyongyang sur le sol européen. Intelligence artificielle, espace, guerres hybrides et douanières, fin d’un ordre commun fondé sur les règles : ces défis sont communs à l’Europe et à l’ASEAN. Les membres de cette dernière n’entendent pas être en situation de confrontation avec la Chine : la stratégie indopacifique française autant que celle de l’Union européenne partagent la même approche. Soit une troisième voie : de-risquage et autonomie stratégique. Il faut, entre l’UE, l’ASEAN et les pays participant au Comprehensive & Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership1 une nouvelle alliance positive fondée sur nos normes et principes communs : une coalition d’indépendances.

Anwar Ibrahim, premier ministre de Malaisie, ne fait pas mystère de sa proximité avec Vladimir Poutine et entend profiter de sa présidence de l’ASEAN en 2025 pour rapprocher l’organisation des BRICS+.

Crédits Photo : President of the Russian Federation

Une approche peu trumpienne, prolongée par celle du premier ministre malaisien, qui le fut moins encore…Evoquant le récent 46e sommet de l’ASEAN à Kuala-Lumpur, qui déplora l’absence de dialogue avec Washington, Anwar Ibrahim rappelle que l’Asie du Sud-Est a, au fil des siècles, prospéré de l’ouverture aux marchandises, flux financiers, idées et populations, mettant en garde contre unilatéralisme, rétorsions douanières et risques de fragmentation globale. L’ASEAN entend donc se connecter aux capitaux du Golfe et aux dimensions de la Chine. La Malaisie défend un non-alignement actif, hostile aux sphères d’influence, qui implique en mer de Chine méridionale la primauté à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Elle voit d’un œil favorable une présence forte et durable des USA dans la région, à même d’y favoriser la paix, tout en accordant une grande valeur à ses liens dynamiques et solides avec la Chine comme à ses partenariats robustes à travers Asie, Europe et Sud global.

Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth au Shangri-La Dialogue 2025 :
« durant une génération, les Etats-Unis ont ignoré la région indopacifique, distraits par de coûteuses diversions (Irak, Afghanistan…), sans liens avec les intérêts fondamentaux de l’Amérique ».
Crédit photo : US Secretary of Defense

Quelle stabilité dans ce monde de compétition ? Gestion des risques de prolifération en Asie-Pacifique, innovations de défense pour les défis du futur, gestion des crises et coopération régionales dans le domaine de la sécurité maritime : autant de thèmes qui ont vu intervenir ministres de la Défense – Singapour, Japon, Vietnam, Thaïlande, Australie, Philippines, Canada, Suède, Finlande, Lituanie –, le haut-commissaire de l’UE pour les Affaires étrangères et la Sécurité et autres hauts responsables militaires (Inde, Chine, Pakistan, Fidji, USA, Allemagne, Grande-Bretagne, Brésil). Le ministre français des Armées a lui participé aux débats sur les enjeux de défense dans les espaces cyber, sous-marins et exo-atmosphériques. Il y faut aussi, selon Sébastien Lecornu, cette « coalition des indépendances » proposée par E. Macron : nos alliances militaires traitent de menaces du XXe siècle, alors que le dilemme d’aujourd’hui est que l’on peut être vaincu sans avoir été envahi et perdre la guerre sans jamais avoir été en guerre… Comme chaque année, les interventions les plus attendues étaient d’évidence celles du secrétaire d’Etat américain à la Défense et de son homologue chinois. Et ce d’autant, regardant le premier, que depuis le début de la seconde mandature de Donald Trump les alliés et partenaires de l’Amérique en Indopacifique, au vu de ce qu’ils observaient en Europe, s’inquiétaient sérieusement quant aux conditions et à la pérennité de l’engagement sécuritaire des Etats-Unis dans la région. Ceux qui redoutaient circonlocutions et eau tiède ont été rassurés par l’intervention décoiffante de Pete Hegseth, récemment – et laborieusement – nommé à la tête du Pentagone. Et qui a déjà défrayé la chronique pour cause d’usage hasardeux d’une messagerie cryptée ou la présence de son épouse à des réunions confidentielles…

Pete Hegseth, Tulsi Gabbard, directrice du Renseignement National
et l’amiral Sam Paparo, chef du commandement indopacifique de l’US Navy au Shangri-La Dialogue :
« nous protégeons le canal de Panama de l’influence néfaste de la Chine ».

Photo : US Secretary of Defense

« America first is not America alone »

L’Amérique est de retour en Indopacifique – son théâtre prioritaire -, elle entend y rester et réaliser la paix par la force, a martelé le nouveau secrétaire d’Etat, ancien officier de la Garde nationale, qui a servi à Guantanamo, en Irak et Afghanistan. Pour parvenir à cet objectif, il lui faut restaurer un ethos guerrier fondé sur le mérite, reconstruire une armée qui doit demeurer la force de combat la plus forte et létale au monde. Avec Joe Biden, le monde a vu une Amérique faible et insouciante, qui a passé deux décennies à patrouiller sur d’autres frontières. Il est temps de défendre les siennes : la dissuasion débute dans son arrière-cour, et elle se réoriente vers celle d’une agression de la Chine communiste. Il s’agit d’une approche trumpienne, basée sur bon sens et intérêts fondamentaux, préférence pour le commerce et la souveraineté, non pour la guerre. C’en est fini d’une politique étrangère moralisatrice et prêchante. Nous ne cherchons pas le conflit avec la Chine communiste – le président Trump et les Américains ont un immense respect pour le peuple chinois et sa civilisation – mais nous n’entendons pas être expulsés de cette région critique, ni voir subordonnés ou intimidés nos alliés. La Chine cherche à devenir une puissance hégémonique en Asie et à altérer de façon fondamentale le statu quo régional à travers des actions de déstabilisation, une volonté croissante d’utiliser la force militaire, des tactiques de zone grise et une guerre hybride. Xi Jinping a ordonné à ses soldats d’être prêts à envahir Taïwan en 2027. Face à ceci, nombre de pays sont tentés par l’idée de rechercher à la fois coopération économique avec la Chine et coopération de défense avec les Etats-Unis : attention à l’effet de levier que cherche à obtenir le Parti communiste chinois avec cet enchevêtrement ! Nous ne voulons ni dominer, ni encercler, ni provoquer, ni étrangler la Chine pas plus que changer son régime. Donald Trump a indiqué que cette dernière n’envahira pas Taïwan sous son mandat : notre objectif est de faire de la paix la seule option. Alliés et partenaires doivent être des multiplicateurs de puissance, et l’Amérique demeure loyale envers ses alliés par traités, envers l’ASEAN et à travers l’Indopacifique. Ce réseau d’alliés et partenaires forts, résolus et capables constitue notre avantage stratégique clé. Nous nous préparons à guerre pour l’éviter.

Mais cette année, point de grande voix chinoise pour répondre à Pete Hegseth : pour la première fois la Chine – qui tente avec son Xiangshan Forum de promouvoir une alternative au Shangri-La Dialogue – n’y a pas dépêché son ministre de la Défense. Conséquence des tensions croissantes entre les deux superpuissances et/ou des sérieuses turbulences au sommet de l’Armée populaire de libération ? Les deux précédents ministres de la Défense présents à Singapour, les généraux Wei Fenghe et Li Shangfu, ont été depuis démis de leurs fonctions et exclus du Parti communiste… Les accusations portées contre la Chine, c’est le voleur qui crie au voleur, a donc dénoncé le contre-amiral Hu Gangfen, vice-président de l’université de Défense nationale, vilipendant une soi-disant liberté de navigation et un soutien aux forces indépendantistes taïwanaises. Seule la coopération peut rendre le monde meilleur : la mer de Chine méridionale a toujours été la région la plus sûre et la plus fréquentée pour ce qui est de la navigation et du survol. La République populaire a pris part à tous les dialogues maritimes institutionnels avec les Etats riverains de mer de Chine méridionale ; elle combat piraterie et terrorisme, participe aux opérations de secours, s’oppose à l’unilatéralisme, aux politiques de puissance comme aux conduites d’intimidation. Les conflits regardant les intérêts et droits maritimes ou territoriaux doivent être résolus par le respect de la législation internationale, dont la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer et la Déclaration de conduite des parties prenantes en mer de Chine méridionale.

Un nouveau concept diplomatique

Le général Anil Chauhan, chef d’état-major des Forces armées indiennes. Après les violents affrontements de mai au Jammu-et-Cachemire, une guerre des récits à Singapour entre les chefs des armées indienne et pakistanaise.

Crédits photo : Integrated Defense Staff

Très attendues étaient également les interventions des représentants de l’Inde et du Pakistan, après leurs violents affrontements d’avril-mai. Si le général Anil Chauhan, chef d’état-major des Forces armées indiennes, s’est contenté d’indiquer que son pays reste déterminé à contribuer à la paix et à la sécurité globales à travers une conduite responsable, le président des chefs d’état-major interarmées pakistanais n’a lui pas mâché ses mots. Une Asie du Sud nucléarisée ne saurait être négligée, a averti le général Sahir Shamshad Mirza, dénonçant une agression indienne sur fond de problématiques liées au Cachemire et aux eaux de l’Indus : l’enhardissement de l’Inde comme fournisseur de sécurité par l’Occident et son ambition à l’hégémonie régionale la dissuadent de s’engager dans des options de gestion des conflits…

Jospeh Borrell, haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité avec l’amiral Dong Jun, ministre de la Défense chinois, grand absent du Dialogue 2025.
Un seul être vous manque…

Crédits photo : Eng Chin An

Si l’édition 2023 du Shangri-La Dialogue avait été celle d’un mémorable dialogue de sourds entre Etats-Unis et Chine, l’édition 2025 a vu l’affirmation d’un nouveau concept diplomatique : le monologue de sourd. Il est manifestement promis à un bel avenir.

Rédaction : Alain Labat

Mise en ligne : Julien Tomek

  1. Accord de libre-échange conclu en 2016 réunissant 11 nations d’Asie-Pacifique ; les Etats-Unis s’en sont retirés et le Royaume-Uni l’a rejoint. ↩︎