Retour sur les 6èmes Rencontres cybersécurité Auvergne Rhône-Alpes

L’évènement, dont l’Association des auditeurs de l’IHEDN en région lyonnaise et les Jeunes IHEDN sont partenaires, s’est déroulé à l’Hôtel de Région le 6 novembre. Invitées par Bénédicte Pilliet, présidente du CyberCercle organisateur de cette manifestation annuelle depuis 2019, ce sont 32 organisations qui se sont réunies sur l’espace de rencontres.

Démarche novatrice a-t-elle rappelé, qui a pour finalité de développer une culture de la sécurité numérique partagée sur le territoire, devenue indissociable du développement des organisations. L’idée ne s’est imposée que peu à peu : il a fallu convaincre élus, décideurs, chefs d’entreprises qu’il s’agit d’un sujet stratégique, et en expliquer le pourquoi.

L’État s’est emparé du sujet (cybermalveillance.gouv.fr) et, si les politiques publiques jouent un rôle majeur, il convient que les acteurs locaux se l’approprient également. La transposition des règlementations européennes a constitué un tournant majeur et la transposition de la directive NIS 2 dont le projet de loi est en ce moment à l’étude au Parlement, constitue une nouvelle étape cruciale. Le CyberCercle, qui a vu le jour en 2011, fédère les acteurs, crée des dynamiques, pour une cybersécurité au service des métiers et des territoires.

Le numérique & la sécurité numérique dans les collectivités 1

Pour Henri Saillard (Groupe la Poste), la donnée est devenue un sujet stratégique pour les collectivités qui, avec l’IA, disposent d’outils puissants pour façonner des territoires durables et résilients. Le numérique irrigue des territoires de toute taille et dans tous les domaines : plus que des retours économiques, les élus en attendent une plus grande efficacité. S’ils font confiance aux collectivités, les Français ne veulent pas de « data à tout prix » selon  un sondage mené par l’IPSOS à l’occasion de la Note de conjoncture  : 70% d’entre eux pensent que l’utilisation des données par les communes est utile pour améliorer leur vie quotidienne, mais 54% estiment que la généralisation des usages de la donnée est une mauvaise chose pour l’évolution de notre société. En 2024, dans les collectivités territoriales, le nombre de projets ayant recours à l’IA explose : 51% de celles interrogées dans l’étude menée par l’Observatoire DataPublica cette année, ont engagé, ou prévoient d’engager, un projet IA dans les douze prochains mois (administration, gestion interne, environnement, mobilité, déchets, sécurité, eau, relation aux usagers, gestion de l’espace public…). Et malgré les obstacles, ces collectivités s’engagent au-delà de l’IA générative. Les principaux obstacles sont le manque de compétence et le défaut de confiance en l’IA ; des inquiétudes qui appellent les territoires à créer, avec les citoyens, un cadre de confiance : seuls 40% des Français nourrissent un sentiment positif envers l’IA (en recul de 12 points en 2 ans…), 78% estiment même que l’IA est susceptible d’échapper au contrôle de l’homme…

Face à un niveau de menace qui ne faiblit pas, ces territoires sont très inégaux : 17% des collectivités territoriales ont fait l’objet d’une cyberattaque importante conduisant au blocage de leurs services ou provoquant une fuite de données. 46% des communes de moins de 3500 habitants identifient la cybermenace comme un risque, contre 68% des collectivités dans leur ensemble.

Des freins sont ainsi à lever pour renforcer leur sécurité : manque de moyens financiers, de compétences en interne : 80% des incidents ont une origine humaine et 80% des risques peuvent être réduits par des mesures simples. Impulser une dynamique et incarner un engagement au plus haut niveau demeurent essentiels.

La cybersécurité lors des évènements de grande ampleur : les Jeux Olympiques 2024, l’exemple des transports

C’est la première fois que les Jeux Olympiques et Para Olympiques se concentraient sur le réseau de transport francilien (12 millions de tickets vendus). Le besoin d’un appui numérique pour le guidage et la sécurité des spectateurs a donné lieu, indique Hélène Brisset, directrice du numérique à Ile-de-France mobilités, à une application dédiée « transports publics Paris 2024 » (1,2 million de téléchargements) avec IA générative. Le pays organisateur est inévitablement cible d’attaques, ce qui nécessite une veille jusque sur le dark web. Que craint-on le plus ? Les fausses informations sur le réseau susceptibles de créer des mouvements de panique ou de foule. Un état des lieux des systèmes a d’abord été réalisé, qui a révélé une billettique fragile, suivi d’ audits, états des lieux anticipation, détection, prévention des dénis de service, prémisses d’attaques plus fortes… Un recours au bug bounty a été précieux. Avant la cérémonie d’ouverture ont eu lieu deux sabotages majeurs sur le réseau SNCF, précédant la montée en gamme des attaques (sur la bureautique, les contenus), mais in fine, les problèmes ont été maîtrisés par des acteurs fiers et engagés collectivement.

Situation & perspectives de la stratégie nationale pour la cybersécurité

« France 2030 » est un plan d’investissements visant à faire du pays un leader européen et mondial par la maîtrise des technologies numériques et l’innovation, détaille Florent Kirchner, directeur du pôle « souveraineté numérique » au Secrétariat général pour l’investissement.  Les enjeux sont critiques : économiques (construire et conquérir le marché européen), sociétaux (sécuriser les territoires, les petites structures et les particuliers), scientifiques et technologiques (comprendre et maîtriser les défis émergents, accélérer l’innovation).

Dans le prolongement de la Revue Stratégique de Cyberdéfense de 2018,  il a été proposé en 2020 d’accélérer en matière de cybersécurité, à partir des retours de l’écosystème, d’échanges État- industrie-recherche académique.

4 axes visant à développer des solutions souveraines en matière de cybersécurité, former jeunes et professionnel ou renforcer les synergies; et 20 mesures concernant les liens industrie-recherche, le soutien aux entreprises, la recherche fondamentale, la sécurisation des territoires et PME et la sécurité du socle numérique de l’État, le soutien à l’entrepreneuriat, les campus Cyber, dont le premier est installé à La Défense… Ceci dans un contexte qui a vu les attaques augmenter de 33% en un an !

Guerre de l’information et information de guerre

Le sujet proposé par le colonel Boyer, commandant du Centre interarmées des actions sur l’environnement (il s’agit ici de l’environnement humain et informationnel des opérations), regarde la relation entre information et opérations militaires. On constate une importante évolution de l’environnement opérationnel, avec trois éléments nouveaux : l’apparition des médias de masse, le terrorisme publicitaire, l’information continue associée à  la révolution numérique (la « guerre en live »). La nature des conflits a changé et le facteur informationnel est devenu essentiel.

Le colonel Boyer, commandant du Centre interarmées des actions sur l’environnement

À la fin du XIXe siècle, l’information est professionnelle, accès et diffusion de l’information lents, l’information est ciblée, élitiste et faible. Elle se fait essentiellement à travers les journaux : elle est donc contrôlable. Aujourd’hui, tout le monde peut en produire vite, massivement, sa diffusion n’est plus contrôlée ni régulée. On est ainsi passé d’une guerre industrielle, symétrique, à des combats expéditionnaires (les « guerres choisies »), asymétriques. Notre rapport à l’information a donc évolué : sa première mutation a été la communication de masse. Au XXè siècle, un chef militaire est responsable de son théâtre d’opérations et contrôle tout (presse, censure…) ; la radio présente un début d’évolution (les correspondants de guerre vont voir la guerre des autres). La guerre du Vietnam représente une bascule, en particulier l’offensive du Têt en 1968 : les journalistes américains sont partout, la diffusion des images est massive et entraîne la perte du soutien populaire au conflit, ce qui constitue un échec stratégique.

La seconde mutation est le terrorisme publicitaire où l’information réduit l’asymétrie : premier détournement d’un avion d’El Al (1968) par le FPLP, massacre des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, 11 septembre 2001 (l’attaque a lieu à 09h00 du matin, alors que 90% de la population mondiale est connectée à l’information). La troisième mutation concerne la « guerre en live », à partir des années 1990 : CNN diffuse 24h/24h  la première guerre du Golfe (1991). C’est une rupture majeure pour les chefs militaires : tout est devenu immédiat et la parole institutionnelle est contestée a priori.

La numérisation a évidemment accéléré la « guerre en live ». 2022, en Ukraine, la Russie diffuse un narratif simple, à destination en particulier des audiences africaines : il s’agit de légitimer l’action de « dénazification » et de discréditer l’adversaire. Et pour Kiev de légitimer la résistance, de discréditer les « criminels de guerre ». Le dispositif russe repose sur un écosystème massif qui ne contredit pas directement la ligne éditoriale ukrainienne.

Dans le suivi de la crise, l’OSINT2 s’est développé et s’est vu tout autant contré. On voit tout, mais que comprend-t-on ? Nous sommes drogués à une information avec laquelle notre relation est devenue captive. Il faut se poser la question : face à une information, suis-je la gazelle ou le guépard ? Gagner la guerre avant la guerre se fait aussi avec la guerre des perceptions. Dans la lutte informatique d’influence, à l’inverse du contreterrorisme, nous avons le temps, nos adversaires ont la montre.

  1. Note de conjoncture « Data, IA et Cybersécurité dans les Territoires 2024 » https://www.banquedesterritoires.fr/sites/default/files/2024-11/Banque_des_territoires_Note-conjoncture-IA-2024-web.pdf ↩︎
  2. OSINT : Open Source Intelligence : renseignement de source ouverte, à partir de données accessibles à tous. ↩︎

Rédaction : Alain Labat

Mise en ligne : Julien Tomek