Peu de pays sont objet en France d’autant d’idées reçues et stéréotypes que la Thaïlande. « Le pays du sourire », des festives vacances tropicales et du bouddhisme Theravada prônant l’amour universel a en fait pour champ politique un ring instable où s’affrontent, souvent très violemment, formations politiques et groupes sociaux divers, généraux et étudiants… Le royaume a donc son homme fort, l’ancien Général Prayut Chan-o-cha, jusqu’à il y a peu Premier ministre et ministre de la Défense, dont le parcours est emblématique de la place tenue par l’institution militaire dans la vie publique. Diplômé de l’académie militaire de Chulachomklao, pépinière de futurs… premiers ministres, il sert au 21e Régiment d’infanterie, formation d’élite des Gardes de la reine ; nommé général, il devient en 2010 Commandant-en-chef de l’armée royale, siège dans les conseils d’administration de plusieurs grandes entreprises et dirige la Banque militaire thaïe. Prayut Chan-o-cha prend part au coup d’Etat de 2006 contre le Premier ministre Thaksin Shinawatra, avant de fomenter celui de 2014 visant la sœur de ce dernier, Yingluck Shinawatra, première femme à accéder au poste de chef de gouvernement, et ses partisans.

Un tropisme putschiste.
Héritier des antiques royaumes thaïs, le Siam devient en 1932 monarchie constitutionnelle ambiguë et adopte, sept ans plus tard, le nom de Thaïlande. Aujourd’hui seconde économie d’Asie du Sud-Est, le pays de 70 millions d’habitants, dont 94% bouddhistes, affiche depuis cette époque pas moins de 19 coups d’Etat militaires, dont 12 réussis. Membre de la dynastie Chakri, qui règne depuis le XVIIIe siècle, Rama IX, souverain très largement respecté, occupe le trône de 1946 à 2016 sans, dit-on, jamais sourire… Son fils lui succède alors sous le nom de Rama X, dont les frasques – matrimoniales et autres – et les longues fugues bavaroises ne confortent guère la popularité.
En charge de la défense du territoire et de la monarchie, les Forces armées royales ont leurs racines dans celles du Siam, fameuses pour l’ancienneté de leur tradition martiale… et leurs éléphants de guerre. Au milieu du XIXe siècle, le roi Mongkut entend doter le royaume d’une troupe occidentalisée… pour échapper à la colonisation de l’Occident : il demeure effectivement le seul pays de la région à y parvenir. Au terme d’une alliance équivoque et contestée avec le Japon, la Thaïlande sort sans excessifs dommages du second conflit mondial pour devenir un allié majeur des Etats-Unis dans la guerre froide. L’armée royale intervient en Corée, puis s’engage dans la guerre américaine – ouverte et secrète – contre un Vietnam, qui lui s’emploie jusqu’aux années 1980 à soutenir les guérillas communistes dans le royaume. Elle est ensuite mobilisée face à l’insurrection et les actions terroristes de Malais musulmans dans les trois provinces méridionales, déploie des personnels non-combattants en Irak et participe à des opérations de maintien de la paix des Nations-Unies au Timor oriental, Sud-Soudan et à la frontière indo-pakistanaise.
Régulièrement mises en cause dans des scandales de corruption, pourvues d‘un nombre démesuré de généraux et amiraux – qui devrait bientôt être réduit d’un quart – les Forces armées thaïes se sont arrogées un rôle majeur en matière de sécurité intérieure avec l’ISOC (Internal Security Operations Command), également chargé de la guerre informationnelle, dont les méthodes sont vivement contestées par l’opposition.
Classée au 24e rang mondial, l’armée royale aligne 361.000 personnels d’active et comptabilise 200.000 réservistes ; la conscription, instaurée en 1905, est de fait très sélective – volontariat, tirage au sort… – et à présent objet de débats. Le budget de la défense 2023 s’élève à 5,7 Mds USD (1,32% du PIB). Opérant des avions de combat suédois JAS-39, F-16 A/B, F-5 E/F et des Alphajet, l’aviation (RTAF), parmi les plus anciennes d’Asie grâce à l’aide française, est organisée en cinq entités : commandement, combat, soutien, formation et services divers. La 21e marine de guerre mondiale n’a pas seulement en charge les superbes barges royales qui très exceptionnellement processionnent sur les canaux de Bangkok, mais aussi défense côtière et police fluviale, en particulier sur le Mékong. Elle aligne 130 unités qui opèrent en deux flottes en mer d’Andaman (océan Indien) et une troisième dans le golfe du Siam (au nord de la mer de Chine méridionale). Son navire-amiral, le porte-aéronefs HTMS Chakri Naruebet est son vaisseau amiral, voué aux hélicoptères et missions humanitaires… La marine royale dispose d’avions de patrouille maritime, compte un corps de marines et une discrète unité de Navy SEALs, semblable à son homologue américaine.
Membre de l’OTASE (1954-1977), pacte militaire anti-communiste, la Thaïlande est en Asie continentale le seul partenaire à traité des Etats-Unis et, depuis 2003, considérée à l’instar de 18 autres nations comme «allié non otanien» de ces derniers. Ils demeurent un fournisseur majeur d’armements : avions F-16, hélicoptères (AH-61, UH-72A, Black Hawks), missiles Javelin, véhicules blindés de transport de troupes… Les deux pays ont renforcé leur interopérabilité à travers programmes de formation et exercices communs – Cobra Gold est le plus important et ancien exercice multinational régional, dont une édition est programmée en 2023 -. Ils coopèrent également en matière de sécurité maritime et de déminage. L’armée de l’air thaïlandaise aimerait acquérir des F-35 A furtifs Lockheed Martin, ce que Washington n’autorise pas, officiellement parce que le pays ne disposerait pas des moyens de les mettre en oeuvre. Pour marquer leur désapprobation des coups d’Etat de 2006 et 2014, les Américains ont en effet ralenti ou suspendu divers programmes de coopération avec Bangkok. Et s’inquiètent aujourd’hui de constater que la Chine s’est sans attendre engouffrée dans le vide qu’ils ont ainsi créé…
Au point que le royaume est désormais le pays d’Asie du Sud-Est dont les liens de défense avec la République populaire sont les plus consistants – l’ambassade de Chine à Bangkok abrite l’attaché militaire le plus gradé de la région – : formation, manoeuvres conjointes des trois armes et fourniture de matériels, moins chers et sans contrepartie politique. Si elles n’atteignent ni l’ampleur ni la sophistication des livraisons américaines, la liste comprend chars de combat 69-II et VT-4, véhicules blindés de transport de troupes, radars, missiles sol-air, un navire d’assaut amphibie. Et dans les cartons un projet d’usine d’armements sino-thaïe. La Thaïlande a par ailleurs commandé à la Chine trois sous-marins à propulsion diesel-électrique S-26T – le plus considérable achat d’armement de son histoire -, dont le premier devrait être livré cette année, mais dont les moteurs de fabrication allemande sont sous embargo de l’Union européenne…


«Une intimité stratégique».
Les liens entre royaumes de Siam et de France remontent eux à Louis XIV, qui font du pays notre plus ancien partenaire, y compris militaire, en Asie. Des ambassades sont échangées dès 1685, alors qu’à Versailles l’on rêve de conversions et de protectorat. Le traité d’amitié, de commerce et de navigation conclu en 1856 inaugure des relations diplomatiques qui ne furent pas exemptes de nuages. Une guerre franco-siamoise éclate en 1893, au terme de laquelle le royaume est contraint de céder le Laos à la IIIe République ; la revanche a lieu en 1940-1941 lorsque des combats opposent les troupes de Vichy stationnées en Indochine à l’armée thaïlandaise, qui récupère des territoires frontaliers… C’est la participation de cette dernière au premier conflit mondial qui scelle d’étroites relations militaires. Dernier souverain absolu, le futur roi Rama VII est condisciple de Charles de Gaulle à l’Ecole de guerre. Comme celle de Saint-Cyr, elle reçoit toujours des élèves thaïlandais, tandis que les deux armées effectuent visites croisées et escales, prennent part à des exercices multinationaux et coopèrent au sein d’organisations multilatérales, tel l’Indian Ocean Naval Symposium, actuellement présidé par la France, avant de l’être par la Thaïlande en novembre prochain. 2013 voit la création d’un Comité de défense annuel, dont la dernière réunion a eu lieu en 2022, date du lancement de la Feuille de route 2022-2024 pour les relations franco-thaïlandaises, suivi d’une visite à Bangkok de la DGRIS du ministère des Armées : une «intimité stratégique entre les deux nations», si l’on en croit E. Macron.
La société thaïlandaise a été, depuis 2006, violemment secouée par les manifestations de deux camps irréconciliables. Les Chemises rouges, partisans de la famille Shinawatra, salariés ruraux et urbains, étudiants, démocrates et autres libéraux séduits par les mesures sociales de l’ancien Premier ministre, milliardaire sino-thaï aujourd’hui en exil. Les Chemises jaunes – couleur royale – monarchistes et nationalistes des classes moyennes qui reprochent à ce dernier populisme, corruption et abus de pouvoir… Plus que jamais polarisé mais fort de vigoureux fondamentaux économiques, le pays (dont le tourisme représente 20% du PIB) ne s’en est pas moins vite relevé de la pandémie. Tenant d’une prudente neutralité dans le conflit russo-ukrainien et la confrontation sino-américaine, il est parvenu à mettre fin à plus de trois décennies de brouille avec l’Arabie Saoudite – suite au rocambolesque vol des diamants de la famille royale de Riyad par un employé thaï – et a réussi l’organisation du sommet de l’APEC (1) fin 2022, auquel E. Macron fut le premier dirigeant français jamais convié. Mais les élections législatives de mai 2023 ont constitué un revers de taille pour les partis soutenus par l’armée – celui du Général Prayut Chan-o-cha n’a recueilli que 12,55% des suffrages. En tête (38%) le parti Move Forward de Pita Limjaroenrat, jeune homme d’affaires, premier étudiant thaïlandais diplômé d’Harvard, qui réclame la «démilitarisation» de la société et l’abolition du crime de lèse-majesté. En seconde position, le Pheu Thai (28%) formation de Paethongtarn Shinawatra, jeune femme d’affaires, fille et nièce des anciens premiers ministres du même nom. La Constitution de 2017, réécrite par les militaires, leur assure le contrôle du Sénat : le vainqueur des élections n’accèdera donc pas au pouvoir. Alors que Thaksin Shinawatra rentrait d’exil pour un très hypothétique séjour derrière les barreaux, c’’est un promoteur immobilier formé aux Etats-Unis, issu du parti Pheu Thai, Srettha Thavisin qui ce 22 août a été adoubé premier ministre par le trône et l’armée. Il est difficile, affirme un ancien proverbe thaï, de retirer la canne à sucre de la gueule de l’éléphant….

Rédaction: Alain LABAT
Mise en ligne: Marina de Castro
APEC : Asia-Pacific Economic Cooperation (1989), forum économique réunissant 21 pays de la région, représentant environ le tiers de la population et 60% du PIB mondiaux.
