GARUDA GUERRIER : LES FORCES ARMÉES INDONÉSIENNES

En ce milieu d’année 2023, les quelques 400.000 membres des Forces armées nationales indonésiennes (Tentara Nasional Indonesia, ou TNI) peuvent avoir le sourire. Toutes les enquêtes d’opinion convergent : ils appartiennent à l’institution en laquelle leurs compatriotes ont le plus confiance – loin devant police, politiques, médias et autres – Le rôle central des TNI dans la pandémie est pour une part de cette popularité… qui revient de très loin.

A la capitulation japonaise, les Indes orientales néerlandaises entament une très conflictuelle marche vers l’indépendance, au terme de trois siècles et demi d’un colonialisme batave difficile à solder. Menée par Sukarno (1945-1967), cette Révolution nationale indonésienne constitue, de 1945 à 1949, la matrice de la nouvelle nation et de son armée, bientôt étroitement intégrée aux rouages du pouvoir. Confrontation avec la Malaisie et rebellions séparatistes jalonnent les années précédant l’arrivée au pouvoir du général Suharto (1967-1998), qui ordonne la dissolution du très puissant Parti communiste d’Indonésie, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat ; la répression par les forces de sécurité fait entre 500.000 et un million de victimes. Disposant désormais d’un quota variable de sièges au Parlement, les Forces armées se lancent dans de vastes et lucratives entreprises, tandis que les officiers occupent d‘innombrables postes clés de l’administration et de la vie politique.

Le F16 Fighting Falcon : un exemplaire indonésien de l’avion de chasse le plus utilisé au monde. Photo : Ganjarmustika 1904.

A l’extrémité septentrionale de l’île de Sumatra, la province d’Aceh – ancien et prospère sultanat, point de départ de l’islamisation de l’archipel – est le théâtre d’un violent conflit opposant trois décennies durant et jusqu’en 2005 les TNI aux indépendantistes. Mais l’opération la plus importante jamais conduite par ces dernières a pour nom de code Lotus. En 1975, les capitaines de la Révolution des œillets abandonnent soudainement le Timor portugais sis dans la partie orientale de l’île de la Sonde, et sous domination lusitanienne depuis quatre siècles, à sa volonté d’indépendance. Condamnée par l’ONU, l’invasion et l’annexion indonésiennes donnent lieu à massacres et exactions dont les victimes se comptent par dizaines de milliers. Avant qu’en 2002 le Timor oriental, ou Timor Leste, ne devienne le premier Etat souverain né au XXIe siècle. L’armée n’en a pourtant pas fini du séparatisme – aujourd’hui en Papouasie occidentale, où elle affronte un mouvement réunissant partisans de l’indépendance ou du rattachement à la Papouasie Nouvelle-Guinée – et se trouve ailleurs confrontée à la piraterie et au terrorisme islamiste.

Le transport de chalands de débarquement KRI Banda Aceh lors du 69e anniversaire des TNI. Photo : Dispen Kormar.

Diverse et une à la fois : la devise de la République présidentielle, formule javanaise tirée d’un poème du XIVe siècle, ne doit rien au hasard. Plus vaste Etat archipélagique – 17.000 îles -, premier pays musulman au monde – 87,5% de ses 276 millions d’habitants -, bien qu’un islam de tradition modérée ne soit point religion officielle, première économie de l’ASEAN (1) et seul membre régional du G20, fort d’une classe moyenne croissante, l’Indonésie s’est dotée d’une Politique générale de défense nationale (2021-2024). Elle insiste sur la stratégie de défense spécifique aux grands ensembles insulaires, les mesures anti-corruption dans la gestion du budget de la défense, l’ambitieuse revitalisation d’une industrie dédiée et l’augmentation des capacités défensives non militaires. Ceci après que la police nationale ait été dissociée des Forces armées, et que se soient imposés une suprématie civile et un renoncement aux activités économiques des TNI, qui ne sont pas sans susciter quelque nostalgie… Elu en 2014, reconduit en 2019, le président Joko Widodo a confié le ministère de la défense à Prabowo Subianto, qui n’est autre que son concurrent aux élections présidentielles, un ancien militaire passé par les Kopassus – les forces spéciales de l’armée de terre – et le Kostrad, sa principale unité de combat -. Le budget du ministère est porté en 2023 à 1,5% du PIB, soit 8,83 mds USD. Et pour la première fois, les Forces armées indonésiennes sont commandées par un marin, l’amiral Yudo Margono, panglima (commandant-en-chef) qui répond au Président.

L’amiral Yudo Margono. Le 22e commandant-en-chef des Forces armées nationales d’Indonésie. L’ancien patron de la marine nationale a développé des liens forts avec la marine australienne. Photo : Indonesian Navy

Forte d’un peu plus de 300.000 hommes, l’armée de terre est organisée en puissants commandements régionaux (kodam) et agrège forces spéciales – qui montent en puissance depuis les attentats terroristes de Bali (2008) – aviation légère et réserves stratégiques. Comme l’armée de l’air, essentiellement basée à Java, elle met en oeuvre des matériels d’origines fort variées, du Brésil à la République tchèque, en passant par Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne ou Corée du Sud. La marine, dont le renforcement capacitaire est une priorité, doit sécuriser de très stratégiques détroits ainsi que la 6e zone économique exclusive au monde (plus de 6 millions de km2), incluant Natuna, un archipel au nord des îles de Riau, revendiqué par la Chine. Elle comprend trois escadres, basées à Jakarta (Java), Surabaya (Java oriental) et Sorong (Papouasie), assistées d’une aéronavale, d’un corps de marines et de forces spéciales. Fondées sur le volontariat, les réserves des TNI avoisineraient théoriquement les 400.000 hommes.

Jeanne d’Arc et Garuda.

Si l’Indonésie fut longtemps à la marge de l’action diplomatique française – «Ordre nouveau» et oligarchie militaire du controversé Président Suharto obligent – elle ne peut plus ignorer, et moins encore dans le cadre de sa stratégie indopacifique – la 16e économie mondiale et la première de l’ASEAN. D’autant qu’au cours de la dernière décennie Jalarta a en moyenne commandé 167 millions d’euros par an de matériel miltaire à la France : canons Caesar, chars légers, véhicules blindés transports de troupes et de reconnaissance… En 2021, un partenarait stratégique est conclu entre les deux pays, actant une coopération industrielle regardant les sous-marins de type Scorpène, prolongé d’une 8e édition du dialogue de défense France-Indonésie. L’année suivante, l’Indonésie officialise la commande de 42 Rafale et de plusieurs Airbus ravitailleurs A400, en sus de 9 Eurocopter EC275 ; et dans la foulée, des accords sont signés avec Naval Group, Safran, Thalès, Nexter… Les aviateurs de la mission Pégase se déploient ainsi dans un pays devenu premier client de l’industrie française de défense en Asie du Sud-Est, devant Singapour. Mars 2023, pour la première fois des soldats français foulent le sol indonésien. Ils appartiennent au groupe embarqué de la 6e brigade légère blindée, qui rejoignent le 328e bataillon parachutiste des TNI pour l’exercice Garuda-Guerrier. En mission dans la région, Jeanne d’Arc rencontre Garuda, l’homme-oiseau fabuleux des mythologies hindouiste et bouddhiste, monture du dieu Vishnu et roi des oiseaux, emblème de l’Indonésie.

Les canons Caesar du 12e bataillon d’artillerie de campagne indonésien. Photo : Kostrad.

La coalition politique du président Joko Widodo – Jokowi pour les Indonésiens -, qui conserve sa popularité, est tenante d’une diplomatie de neutralité babas aktif (libre et active). Elle entend éviter que l’archipel, selon les termes de son ministre des Affaires étrangères, ne devienne «un pion dans une nouvelle guerre froide». Une position qui sied au pays qui fut le berceau du non-aligement lors de la fameuse conférence de Bandung en 1955, et dont l’opinion publique, sous influence croissante d’un islam rigoriste, est volontiers remontée contre l’Occident. Attachée à la vision de l’Indopacifique spécifique aux nations d’une ASEAN qu’elle préside en 2023, l’Indonésie – parmi les principaux importateurs de céréales ukrainiennes – n’a pas ménagé ses bons offices entre belligérants, autour du récent G20 de Bali. Comme ses voisins, Jakarta, qui aspire, entre océans Indien et Pacifique, à devenir une puissance maritime globale, doit tenir la barre en des eaux truffées de récifs. Entre des Etats-Unis, avec lesquels sont forts les liens de défense et de sécurité, qui tentent de l’arrimer à sa stratégie d’endiguement de la Chine, et cette dernière, premier partenaire commercial et second investisseur étranger devant Singapour, à laquelle elle n’entend consentir nulle concession de souveraineté. Critique de l’AUKUS (2) à qui elle reproche d’en rajouter encore dans la course régionale aux armements, l’Indonésie s’en tient à sa sagesse populaire, dont un dicton affirme : «que ton parapluie soit prêt avant qu’il ne pleuve».

(1) ASEAN : Association des nations du Sud-Est asiatique.

(2) AUKUS : pacte de sécurité (2021) associant Etats-Unis, Royaume-Uni et Australie

Rédaction: Alain LABAT

Mise en ligne: Marina DE CASTRO