L’adhésion finno-suédoise à l’OTAN, ou quand l’âne de Buridan parvient finalement à choisir son camp

Face à la prise de conscience d’une possible vulnérabilité de leur intégrité territoriale vis-à-vis du belliqueux voisin russe depuis l’opération spéciale en Ukraine, la Finlande et la Suède, éternels non-alignés, ont fait couler beaucoup d’encre depuis leur volonté officielle ou officieuse de se rapprocher plus étroitement encore de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) début 2022, organisation que les deux pays s’étaient toujours refusé à intégrer pour maintenir une posture d’entre-deux, à cheval entre bloc de l’Est et bloc de l’Ouest, ne souhaitant se mettre à dos ni l’un ni l’autre. Mercredi 13 avril 2022, les députés finlandais ont commencé à débattre d’une possible intégration à l’Alliance Atlantique, une décision soutenue par 62% des citoyens alors que ces chiffres stagnaient entre 20% et 30% depuis des décennies1. De leur côté, 51% des Suédois sont partisans d’une telle adhésion: dans ce pays attaché à sa neutralité militaire, un tel revirement serait historique. « Pour les sociaux-démocrates en Suède, changer d’opinion [sur l’OTAN], c’est comme changer de religion » analysait l’ancien Premier ministre Finlandais Alex STUBB. Éternels non-alignés, la Suède et la Finlande se retrouvent en effet aujourd’hui face à une instabilité régionale que l’Europe n’avait plus connu depuis la fin de la Guerre Froide. Conscients de l’enjeu que représente une telle démarche, les deux pays semblent considérer aujourd’hui plus que jamais l’OTAN comme une solution viable pour leur sécurité et leur souveraineté territoriale, et l’ont fait savoir le dimanche 15 mai 2022 en annonçant de concert leur demande officielle d’adhésion à l’Alliance Atlantique. A cet égard, quels enjeux pour l’Alliance et pour l’Europe ?

Le président Joe Biden signe la ratification d’accord à l’étude de l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN.

La Suède, partenaire essentiel pour sécuriser les voies maritimes de la Baltique

La coopération entre l’Alliance Atlantique et la Suède a été marquée par un rapprochement à la fois tardif, timide et surprenant. Fidèle à sa posture de pays non-aligné face aux blocs soviétiques et américains, la Suède s’est paradoxalement rapprochée de l’OTAN à la fin de la Guerre Froide, lors du démantèlement de l’URSS. Cette coopération a débuté en 1994, lorsque la Suède a rejoint le Programme de Partenariat pour la Paix (PPP). Au niveau opérationnel, la première contribution de la Suède à une opération dirigée par l’OTAN remonte à 1995, lorsqu’elle a déployé un bataillon en Bosnie-Herzégovine au sein de la force de maintien de la paix dirigée par l’OTAN. En 1997, le pays est devenu membre du Conseil de Partenariat Euro-Atlantique (un forum de dialogue multilatéral rassemblant les Alliés et tous les pays partenaires de la zone euro-atlantique).Parmi les partenaires les plus actifs de l’OTAN, la Suède est devenue, grâce notamment à sa contribution à la mission Resolute Support dirigée par l’OTAN en Afghanistan, à la Force pour le Kosovo (KFOR) au Kosovo et à la mission OTAN en Iraq (NMI), l’un des six pays dénommés « partenaires nouvelles opportunités » ce qui lui permet d’interagir de manière privilégiée avec l’OTAN. La Suède s’est d’autant plus rapprochée de l’OTAN que la Russie adoptait une posture belliqueuse et agressive depuis 2008 et la guerre russo-géorgienne, mise en bouche d’une stratégie européenne plus globale qui visait à réinsérer la Russie dans la trame historique du continent. L’actualité n’a de cesse de rappeler au pays scandinave sa vulnérabilité vis-à-vis du voisin russe : pas plus tard que vendredi 29 avril 2022, un avion de reconnaissance russe a violé l’espace aérien suédois, énième preuve d’un mépris affiché. Le pays participe également au processus de planification et d’examen du PPP, le PARP, qui l’aide à développer ses capacités militaires et à renforcer l’interopérabilité de ses forces armées avec celles des Alliés et d’autres partenaires. Finalement, la Suède adhère au Concept de Capacités Opérationnelles (OCC), un programme d’évaluation et de retour d’information devant permettre la formation des forces terrestres, maritimes, aériennes ou des forces d’opérations spéciales des pays partenaires qui entendent se conformer aux normes de l’OTAN.

Les représentants de la Suède et de la Finlande soumettent leurs dossiers d’adhésion à l’OTAN au secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg.

La situation géographique de la Suède revêt d’ailleurs une importance stratégique de premier plan pour l’OTAN. Avec la plus grosse Zone Economique Exclusive (ZEE) de la Baltique, le pays apparait comme un acteur majeur de la région, au carrefour avec la mer du Nord, contrôlant par ailleurs avec le Danemark le détroit de l’Øresund, passage obligatoire pour le fret mondial. La mer Baltique représente en effet 15% du transport de marchandises pour une superficie de 365000 km2 , d’où un attrait croissant pour cette région qui fut jusqu’en 1991 un « bassin soviétique » de par la présence de l’URSS. On comprendra aisément que 1991 marque un renouveau politique et économique pour la Baltique qui cesse d’être un « lac soviétique » par l’adhésion des pays de l’est européen à l’OTAN et l’UE entre 1999 et 2004. L’adhésion de la Suède à l’OTAN pourrait donner une toute autre dimension à la capacité de projection otanienne, permettant à l’alliance de verrouiller les ports militaires russes de la Baltique, à savoir Baltiisk situé à Kaliningrad (siège de la flotte russe de la Baltique), et Kronchtadt à Saint Pétersbourg. Finalement, dans l’hypothèse d’une adhésion à l’OTAN, la Suède représente pour l’organisation une immense réserve de ports, de bases militaires et d’aéroports pour projeter plus loin encore la possibilité d’intervention de l’organisation en Baltique, une mer qui pourrait devenir un lac otanien en ce que tous les pays qui la bordent (sauf la Russie), appartiendraient à l’Alliance Atlantique.

Il s’agira enfin de s’intéresser à la composante militaire suédoise. Fort d’un contingent de 60 000 soldats et d’un budget de la défense s’élevant à plus de 5,5 milliards de dollars en 2020 (objectif de le doubler pour 2028), l’armée suédoise est nettement mieux équipée que son voisin finlandais, qui pourtant peut se targuer d’un budget de la défense similaire de 5 milliards de dollars en 2022, mais reste insignifiante comparée aux 61,7 milliards de dollars de l’armée russe (2022). La Suède, face à ces nouvelles menaces, a donc décidé de reprendre en main sa défense par le biais de mesures symboliques qui en disent long sur son nouveau positionnement, et la remilitarisation de l’île Gotland, comme ce fut le cas durant la Guerre Froide, est un de ces fameux symboles. Gotland, central en Baltique, est un élément essentiel de la stratégie de défense suédoise. L’île permet tout à la fois de servir de première protection au territoire national suédois, de bloquer les détroits danois à Saint Pétersbourg (et donc au port militaire russe de Kronchtadt), de servir de plateforme de projection face à une invasion des pays Baltes en bloquant le port de Baltiisk ou encore de verrouiller la route de Kaliningrad à Stockholm.

La Finlande : partenaire lointain mais géographiquement stratégique

De manière identique à la Suède, les relations entre l’OTAN et la Finlande sont marquées par un rapprochement tardif, mais surtout, nous le verrons, inhérent à une crainte croissante du peuple finlandais face à l’impérialisme russe. Cette coopération entre la Finlande et l’OTAN s’appuie sur la politique de non-alignement militaire du pays. Elle a débuté en 1994, lorsque la Finlande a rejoint le programme de partenariat pour la paix (PPP). En 1997, le pays est devenu membre du Conseil de partenariat euro-atlantique. Comme pour la Suède, la Finlande est l’un des six pays dénommés « partenaires nouvelles opportunités ». La contribution opérationnelle de la Finlande envers l’OTAN s’est faite remarquée dès 1996 en Bosnie-Herzégovine, et n’a eu de cesse de croître les dernières années durant, que ce soit en Irak ou encore en Afghanistan. Outre la participation à des exercices militaires conjoints, la Finlande et l’OTAN ont signé en 2017 un accord-cadre politique de coopération en matière de cyberdéfense. En juillet 2001, l’OTAN a officiellement reconnu le Centre international des forces de défense finlandaises (FINCENT) comme centre d’entraînement du PPP, un acte symbolique qui inscrit le pays comme partenaire étroit de l’organisation.

Malgré les avertissements et autres manœuvres d’intimidation russes récurrents (en témoigne l’annonce par le Kremlin du positionnement d’armes nucléaires tactiques en Biélorussie le dimanche 2 avril 2023) et l’héritage de non-alignement du pays, la Finlande s’est donc étroitement rapprochée de l’Alliance Atlantique ces dernières décennies, corrélant avec le comportement de plus en plus agressif de son voisin russe. Pour autant, de nos jours, les relations russo-finlandaises apparaissent pacifiques. La Finlande achète à la Russie des biens de première nécessité, dont du carburant. Aujourd’hui, les quelques différends entre les deux États concernent principalement les violations de l’espace aérien finlandais par les Russes et la pollution de la Baltique par les navires russes.

En termes de bénéfices que retirerait la Finlande d’une adhésion à l’OTAN, il s’agit évidemment pour ce petit pays démographique (5,5 millions d’habitants) cloisonné dans un vaste territoire (338 500 km2) d’une aubaine défensive face au géant voisin russe, qui apparait toutefois de plus en plus comme un « colosse aux pieds d’argile » face à la défense ukrainienne. En cas d’attaque russe sur la Finlande, les conséquences pourraient être dramatiques pour ce petit pays qui ne possède pas de véritable industrie de l’armement, contrairement à son voisin suédois, et ne possède pas non plus la bombe nucléaire. C’est en ceci que l’adhésion à l’OTAN le protégerait pleinement, grâce notamment à l’article 5, qui stipule que si un pays de l’OTAN est victime d’une attaque armée, chaque membre de l’Alliance considérera cet acte de violence comme une attaque armée dirigée contre l’ensemble des membres et prendra les mesures qu’il jugera nécessaires pour aider le pays attaqué.

16 juin 2023 – Quartier Général de l’OTAN à Bruxelles – allocution du Secrétaire américain à la Défense Lloyd J. Austin.

Pour l’OTAN enfin, l’adhésion de la Finlande permettrait de projeter l’organisation plus loin encore que jamais ce ne fut le cas. Un environnement également stratégique puisqu’il permettrait de verrouiller le Golfe de Finlande, qui sépare l’Estonie de la Finlande, au port de Saint Pétersbourg et, subséquemment, au port militaire de Kronchtadt. Gardons toutefois à l’esprit qu’une telle décision fait craindre une escalade des tensions entre la Russie et les membres de l’OTAN. C’est bel et bien l’Alliance Atlantique qui cristallise les relations entre les deux blocs depuis la chute de l’URSS. Le Kremlin s’est toujours opposé à la Drang nach osten otanienne qui consiste, depuis la fin de la Guerre Froide, à repousser encore plus loin les frontières de l’alliance vers l’est, en témoigne l’adhésion des pays baltes, de la Roumanie et de la Bulgarie en 2004. Par là-même, Moscou perd son emprise sur les anciennes républiques populaires qui faisaient naguère partis de l’URSS et que le Kremlin considère aujourd’hui comme son « étranger proche » (expression de l’ancien ministre russe des affaires étrangères KOZYREV), un pré-carré que l’histoire et la culture relie ontologiquement à la Russie.

Malgré une bonne volonté affichée : l’adhésion à l’OTAN, un processus long et lourd de conséquences

D’après les traités fondateurs de l’OTAN, la porte de l’organisation demeure ouverte « à tout pays européen capable d’assumer les engagements et obligations liés au statut de membre, et de contribuer à la sécurité de la zone euro-atlantique ». Depuis 1949, le nombre de pays membres de l’Alliance est passé de 12 à 30, en huit vagues d’élargissement. À l’heure actuelle, trois pays partenaires souhaitent adhérer à l’OTAN : la Bosnie Herzégovine, la Géorgie et l’Ukraine. Le 27 mars 2020, la République de Macédoine du Nord est devenue le 30e État membre. La « politique de la porte ouverte » de l’OTAN s’appuie sur l’article 10 du traité fondateur de l’Organisation. Toute décision d’inviter un pays à adhérer à l’Alliance est prise par le Conseil de l’Atlantique Nord et doit faire l’objet d’un consensus entre tous les Alliés. Aucun pays tiers, quel qu’il soit, n’a son mot à dire dans les délibérations de ce type. En avril 2008, au Sommet de Bucarest, les dirigeants des pays de l’OTAN ont pris un certain nombre de mesures relatives à l’élargissement futur de l’Alliance, notamment en décidant que la Géorgie et l’Ukraine deviendraient un jour membres de l’OTAN. Les pays candidats à l’entrée dans l’organisation sont invités à souscrire à un plan d’action pour l’adhésion (MAP), qui leur permettra de se préparer à une éventuelle adhésion et de démontrer qu’ils sont en mesure de respecter les obligations et les engagements qui en découlent. La participation au MAP n’offre pas la garantie d’une adhésion, mais le MAP est un mécanisme de préparation primordial. Il s’agit pour le pays candidat de satisfaire à un certain nombre de critères politiques, économiques et militaires.

Le mardi 4 avril 2023, la Finlande est officiellement devenu le 31ème membre de l’Alliance Atlantique après qu’Ankara annonce la levée de son véto. Il ne reste plus qu’à remettre le document d’adhésion aux représentants américains à Bruxelles. Pour ce qui est de la Suède, sa candidature n’a toujours pas été approuvée par la Hongrie et la Turquie, la première dénonçant les critiques suédoises concernant le respect des valeurs démocratiques, la seconde l’accusant d’abriter des membres de groupes terroristes.

L’avenir seul décidera des conséquences géopolitiques d’une telle démarche qui resserre définitivement l’étau otanien autour de la Russie.

Rédacteur: Arthur Perret

Mise en ligne: Marina de Castro

Le Figaro [en ligne]. Concilium, 2022 [14/03/2022]. Disponible sur : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/finlande-le-soutien-pour-l-adhesion-a-l-otan-s-envole-a-62-selon-un-sondage-20220314

Le Figaro [en ligne]. Concilium, 2022 [21/04/2022]. Disponible sur : https://www.lefigaro.fr/flash-actu/suede- une-majorite-de-suedois-pour-une-adhesion-a-l-otan-20220421

Sudouest [en ligne]. Concilium, 2022 [13/04/2022]. Disponible sur : https://www.sudouest.fr/international/c-est- comme-changer-de-religion-la-finlande-lance-son-debat-sur-l-adhesion-a-l-otan-10583953.php

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Le Figaro [en ligne]. Concilium, 2022 [06/04/2022]. Disponible sur : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/la-finlande- va-augmenter-de-40-son-budget-de-la-defense-d-ici-2026-20220406

Statista [en ligne]. Concilium, 2022 [01/03/2022]. Disponible sur : https://fr.statista.com/statistiques/1293488/depenses-militaires-russie/

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