La 20e édition du Dialogue du Shangri-La, organisé par l’International Institute of Strategic Studies de Londres, s’est déroulée du 02 au 04 juin à Singapour, dans le superbe hôtel éponyme, transformé en forteresse. Nouveaux liens du Japon et de la Corée du Sud avec l’OTAN, programmes balistiques nord-coréen et iranien, disputes territoriales en mer de Chine méridionale, cyber-attaques, guerre civile en Birmanie… Le forum majeur dédié à la défense et la sécurité en Indopacifique avait un programme chargé, dominé par une confrontation sino-américaine exacerbée et les implications régionales du conflit en Ukraine. D’où la présence de responsables peu familiers des lieux – Premier ministre estonien et ministre de la Défense ukrainien – parmi les six-cent délégués de quarante pays, dont les travaux ont été ouverts par Anthony Albanese, Premier ministre d’Australie. Signe des tensions de l’époque, en marge du Dialogue se sont très discrètement réunis les responsables de deux douzaines de services de renseignement, dont les fameux Five Eyes (1) conduits par l’Honorable Avril Haines, Directrice du National Intelligence, coordinatrice de la communauté du renseignement des Etats-Unis. A l’instar de l’amiral John Aquilino, à la tête du Commandement indopacifique américain, l’amiral Pierre Vandier, s’est exprimé sur la coopération de défense dans l’océan Indien, « une zone, a rappelé le chef d’état-major de la Marine nationale, critique pour la France et l’Europe en termes d’accès et d’échanges ». Mais les interventions les plus attendues étaient naturellement celles des meilleurs ennemis du monde…
« Le leadership américain en Indopacifique ».
C’est ce thème qu’a développé Lloyd Austin, premier afro-américain et second militaire de carrière à occuper la fonction de Secrétaire d’Etat à la défense. Il s’est fait le chantre d’un « Indopacifique libre et ouvert », exempt de coercition et d’intimidation : une région, abritant 60% de la jeunesse du monde, où la sécurité pas plus que la prospérité ne sauraient être tenues pour acquises, ce dont témoignent la guerre en Ukraine, sans parler du changement climatique ou de la prolifération nucléaire. Avec leurs « alliés fidèles – Australie, Corée du Sud, Philippines, Thaïlande – « et leurs « partenaires estimés – Inde, Indonésie, Vietnam, Singapour », les Etats-Unis agissent dans cette partie du monde devenue leur priorité : le budget américain 2024 verra une augmentation de 40% au profit de l’Initiative de dissuasion du Pacifique (Pacific Deterrence Initiative (2). Washington soutient la centralité de l’ASEAN, sa vision de l’Indopacifique et fait grand cas du partenariat AUKUS (3), qui permettra à l’Australie de se doter de sous-marins nucléaires à armes conventionnelles, tandis que le QUAD (4) renforce sa coopération maritime ; en juillet 2023, l’exercice Talisman Sabre impliquera quatorze pays (dont la France) et trente mille hommes. Regardant la liberté de navigation et de survol en mer de Chine méridionale, le chef du Pentagone s’est alarmé « d’un nombre impressionnant d’interventions risquées ». Conformément à sa traditionnelle politique d’une seule Chine, l’Amérique de Joe Biden entend préserver le statu quo dans le détroit de Taïwan et remplir ses obligations liées au Taïwan Relations Act (5). Le conflit n’est ni imminent, ni inévitable : les USA ne veulent pas d’une nouvelle guerre froide ; la compétition avec la Chine ne doit ni dégénérer en conflit, ni diviser la région en blocs antagonistes. Il importe donc de maintenir ouverts les lignes de communication avec les responsables chinois de la défense. Le dialogue n’est pas une récompense, mais une nécessité.

Lloyd Austin et les responsables de la défense des pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique au Shangri-La Dialogue 2023 : une relation ambivalente avec une Chine désormais premier partenaire commercial de l’ASEAN, détrônant Etats-Unis et Union européenne.
Photo US Secretary of Defence
« Les initiatives chinoises pour une sécurité nouvelle ».
Ingérences des les affaires intérieures, sanctions unilatérales, incursions armées, guerres par procuration, révolutions de velours… Qui met en cause la sécurité dans la région, a répliqué le général Li Shangfu, nouveau ministre chinois de la Défense ? Dialogue plutôt que confrontation, partenariats plutôt qu’alliances, gagnant-gagnant plutôt que jeu à somme nulle : c’est ce que propose l’Initiative globale de sécurité du Président Xi Jinping. La Chine, qui entend que soit respecté son droit au développement, s’en tient à la Charte des Nations-Unies. Au Moyen-Orient, dans la péninsule coréenne, en Ukraine, elle s’efforce de calmer le jeu tandis que d’autres nations développent des bases militaires, intensifient la course aux armements, transfèrent des technologies nucléaires. Ressurgit ainsi une mentalité de guerre froide, qui voit une grande puissance promouvoir une prétendue stratégie indopacifique fondée sur l’idéologie, avide de bâtir des alliances militaires exclusives face à d’imaginaires menaces, ce qui pourrait se révéler prophétie auto-réalisatrice… La Chine et l’ASEAN – où nombre de pays bénéficient des Nouvelles routes de la soie – sont chacun leur premier partenaire commercial : Beijing entend y accélérer les consultations sur le Code de conduite en mer de Chine méridionale. Une Chine qui demeure par ailleurs le premier contributeur des pays membres du Conseil de sécurité en Casques bleus – deux-mille sont en service, et seize y ont déjà laissé la vie – entretient des mécanismes de dialogue avec une cinquantaine de nations, tel l’ADMM+ (6), et prend part à des exercices communs avec Cambodge, Singapour, Malaisie, Thaïlande et Vietnam. Taïwan, au cœur des intérêts nationaux chinois, est un problème intérieur – cent quatre-vingt pays adhèrent à la politique d’une seule Chine -. Qui donc porte atteinte à la stabilité dans le détroit de Taïwan a demandé le général Li, spécialiste de l’aérospatiale et membre de la Commission militaire centrale du Parti communiste, à laquelle répond l’Armée populaire de libération ? D’abord le Parti démocrate progressiste taïwanais, qui s’oppose à une réunification – actée par les déclarations du Caire et de Postdam – que la Chine souhaite pacifique, ainsi que certains pays étrangers à la région qui, au nom de la liberté de navigation, exercent leur hégémonie maritime. Le monde est pourtant assez vaste pour que Chine et Etats-Unis s’y développent ensemble.

Le général Li Shangfu, ministre de la défense chinois et Josep Borrell, Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la sécurité : la Chine pour l’UE ? « Un partenaire de négociation, un concurrent économique et un rival systémique »…
Photo Daniel Hakim
Comment prévenir les orages à venir ?
La rencontre proposée par la partie américaine entre Lloyd Austin et Li Shangfu n’a pas eu lieu à Singapour, et ne se produira ailleurs tant que ce dernier demeurera sous sanctions des Etats-Unis pour des transferts d’armements russes à la Chine.
Pourtant, a plaidé le Dr Ng Eng Hen, ministre singapourien de la Défense, la priorité absolue des dirigeants devrait être d’éviter, au moins pour la décennie à venir, un conflit effectif dans une région où les dépenses militaires ont en une décennie cru de 45% – et en 2030, pour ce qui est de l’ASEAN, elles auront encore augmenté d’environ 30% -. L’extraordinaire croissance économique de cette partie du monde a été soutenue par les Etats-Unis et alimentée par celle de la Chine. Deux pays qui ont fait savoir à ceux de l’ASEAN qu’ils n’avaient pas à choisir un camp. Mais ces derniers gardent en mémoire les rivalités de puissance du passé et leurs déstabilisatrices conséquences. Comment prévenir les orages à venir ? La relation sino-américaine est vitale à la stabilité de l’Indopacifique : aucun pays ne veut sans doute la guerre, mais des incidents imprévus peuvent survenir, qui exigent des lignes de communication, formelles et informelles, alors que les échanges entre militaires chinois et américains ont cessé…
A l’occasion de la visite du Président Macron à Beijing en avril 2023, la France et la Chine ont prudemment convenu, au-delà de l’approfondissement des échanges sur les questions stratégiques, de celui du dialogue entre le théâtre sud de l’Armée populaire de libération et le commandement des forces françaises en zone Asie-pacifique, « afin de renforcer la compréhension mutuelle des enjeux de sécurité régionaux et internationaux ». C’est de bonne guerre : prêtez l’oreille à un sourd, disait le regretté Raymond Devos, il n’entendra pas mieux…

Le Secrétaire d’Etat américain à la défense et le Dr Ng Eng Han, ministre de la défense de Singapour : une relation équilibrée de la cité-Etat avec les deux puissances, à même de faciliter leur difficile dialogue.
Photo US Secretary of Defence
- Alliance des services de renseignement des Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie et Nouvelle-Zélande, dont les origines remontent à la Seconde Guerre mondiale.
- Ensemble d’investissements et de projets prioritaires établi par le Congrès pour renforcer la défense et la dissuasion américaines, notamment en Indopacifique, face à la montée en puissance militaire de la Chine.
- Pacte de sécurité (2021) associant Etats-Unis, Royaume-Uni et Australie.
- Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Etats-Unis, Japon, Inde, Australie).
- Adopté en 1979 par le Congrès américain, définit les relations (y compris en matière de défense) non-diplomatiques entre les USA et Taïwan.
- ASEAN Defence Ministers’s Meeting : plateforme de l’ASEAN et des ses huit partenaires (Australie, Chine, Inde, Japon, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud, Russie, Etats-Unis) pour renforcer sécurité et coopération de défense. En 2022, la France y a été admise en qualité d’observateur.
Rédaction: Alain LABAT
Mise en ligne: Marina de Castro
