ZHANJIANG, UN TOULON CHINOIS

A mi-chemin entre Hanoï et Hongkong est Zhanjiang (湛江), vibrante cité de huit millions et demi d’habitants, sise dans la subtropicale péninsule de Leizhou qui se flatte d’abriter le point le plus méridional de la République populaire de Chine. A l’ouest, le golfe du Tonkin, au midi l’île-province de Hainan, à l’horizon les immensités de la mer de Chine méridionale, haut-lieu d’explosives revendications de souveraineté opposant Beijing aux autres pays riverains… Le visiteur n’est pas long à comprendre que Zhanjiang est toute entière tournée vers l’océan. Pour son précédent maire, anglophone distingué, c’est « la ville des 5 B » : « blue, beach, bay, base (naval), brilliant »… Au rang des huit premiers ports chinois, relié à une centaine de pays, c’est l’un des meilleurs en eaux profondes, aux activités très liées au raffinage et à l’acier, où Saint-Gobain dispose d’une usine tandis que le géant allemand de la chimie BASF y construit son troisième site mondial. Escale majeure de la nouvelle route de la Soie du XXIe siècle, chère au Président Xi Jinping, Zhanjiang a mis en chantier sa South Maritime Valley, visant à faire monter en gamme sciences et technologies maritimes de la province du Guangdong, contribution à l’ambition nationale de devenir puissance océanique, en tête de ce que la Banque mondiale nomme désormais l’économie bleue.

Zhanjiang, 2006. L’amiral américain commandant la Flotte du Pacifique et son homologue chinois commandant la Flotte du Sud.
Une « escale de courtoisie », image d’un monde révolu…
Photo US Navy

Zhanjiang est aussi le quartier général de la Flotte du Sud, l’une des trois que compte la marine de l’Armée populaire de libération. Sous les ordres du Vice-amiral Wang Hai, elle relève depuis 2016 du théâtre d’opérations interarmées Sud, l’un des cinq alors créés en fonction de la perception de menaces regardant ici mer de Chine méridionale, Birmanie et Vietnam – en 1974 ses forces reprennent au Sud-Vietnam les îles Paracels (ou Xisha) -. Son navire amiral est le porte-avion Shandong, second entré en service mais premier construit en Chine, et dans la superbe rade de Zhanjiang Maxie sont au mouillage un porte-hélicoptère d’assaut, destroyers, frégates et corvettes de classes diverses, sous-marins à propulsion classique et autres navires de ravitaillement, de débarquement ou auxiliaires. Les sous-marins nucléaires sont eux basés à Yulin, au sud de l’île de Hainan, non loin de la très touristique ville de Sanya. La base de Zhanjiang a connu des transformations à la mesure de celles de la flotte chinoise : spectaculaires. Quinze années de montée en puissance qui ont vu une force de défense côtière se muer en marine océanique et passer de soixante-dix grandes unités de surface à cent soixante-quatre à présent. Première au monde en tonnage, elle s’appuie sur une puissante infrastructure industrielle et dispose d’une milice maritime de huit millions de membres, très active en mer de Chine. Dans le monde d’avant Donald Trump, la base navale de Zhanjiang était visitée par les navires de l’US Navy ; elle prend part à des exercices communs avec les marines des pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), et met une certaine solennité aux départs et retours de sa force d’intervention participant à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et au large des côtes de Somalie…

Ce qui demeure de la vieille ville de Zhanjiang réserve quelques surprises. Une gothique cathédrale Saint Victor édifiée en 1900 toujours en activité – l’une des plus vastes de Chine -, en bord de mer, une pâtisserie architecturale Belle Epoque, la Maison du gouverneur. Et un musée privé, riche d’un extraordinaire bric-à-brac amassé par des habitants passionnés du temps ou leur cité se nommait Fort Bayard, capitale d’un improbable territoire français, alors baptisé Kouang-Tchéou-Wan (ou Guangzhouwan 广州湾), aujourd’hui connu dans l’hexagone des seuls philatélistes…

Troupes de marine sur la base navale de Zhanjiang.
Photo US Navy

Un territoire perdu de la Troisième République

Fin XIXe siècle. La Division navale de l’Extrême-Orient est en quête dans la région d’une station navale avec dépôt de charbon pour les navires tricolores et convoite cette rade, en laquelle elle voit un Brest ou un Bizerte asiatiques… Il s’agit de faire du golfe du Tonkin un « lac français », et de se positionner au mieux en vue du dépècement d’une Chine à genoux, dont toutes les Puissances du temps se disputent les dépouilles. Justement, la Grande-Bretagne (Kowloon, Port Edward), la Russie (Port Arthur) et l’Allemagne (Jiaozhou) viennent d’arracher à l’empire sino-mandchou des « territoires à bail », concédés pour quatre-vingt dix-neuf ans. Pour le « parti colonial » et l’ambitieux Paul Doumer, Gouverneur général de l’Indochine française – qui rêve d’annexer la province du Yunnan et de conquérir Hainan – il est impensable que la France ne bénéficie pas, elle aussi, d’un territoire à bail. 1898 : l’infanterie de marine débarque et impose, non sans résistances indigènes, la présence française sur 850 km2. Siège de la garnison, Fort Bayard est en 1910 promu chef-lieu du territoire de Guangzhouwan, au statut dans l’Empire aussi unique qu’ambigu, gouverné par des administrateurs civils nommés par une Indochine… dans laquelle il n’est pas incorporé.

La Résidence de l’administrateur français. Fort Bayard, un port franc oublié, propice au « cafard colonial »
Photo Alain Caporossi

On rêve d’en faire un Hongkong français qui surpasserait nos concessions de Tianjin, Hankou, Canton voire celle de Shanghai, « le Paris de l’Orient », inspiré du Jiaozhou allemand dont les sujets du Kaiser ont fait une cité au modernisme sans égal en Asie, qui en impose même aux plus virulents contempteurs de la présence occidentale. Las ! A Hanoï, le gouvernement général se désintéresse vite de cet inclassable bout du monde, en outre victime de dissensions entre ministères des Affaires étrangères, de la Marine, des Colonies… Repaire de pirates et de bandits, sel, jeux, loteries y sont affermés, comme l’opium indien ultérieurement mis en régie. Guangzhouwan devient le centre régional du trafic de que les Chinois nomment « la boue de l’étranger », définitivement carburant de l’économie locale. La petite cité française s’étiole, avec son unique rue commerçante, son usine de pétards, sa brigade de gendarmerie et garde indigène. Comptant 200.000 habitants en 1915, elle connaît cependant une période faste dans les années 1920, réveillée par Albert Sarraut, Gouverneur général de l’Indochine puis ministre des Colonies. Mais lorsqu’en 1927, le gouvernement de Chiang Kai-shek et du Guomindang s’établissent à Nankin, la Chine – qui n’a jamais renoncé à sa souveraineté sur le territoire – accentue ses pressions. La Grande-Bretagne – à l’initiative des deux guerres de l’opium – se joint elle, preuve qu’elle conserve son humour, aux protestations internationales vilipendant désormais le trafic d’opium à Guangzhouwan et dans l’Indochine française.

La Résidence de l’administrateur français. Administrateurs civils de l’Indochine et conseil de notables chinois.
Photo Alain Caporossi

Partie à la conquête de l’Asie, l’armée japonaise pénètre en 1943, avec l’accord de Vichy, dans le territoire à bail et investit station radio et base d’hydravions : la collaboration semble le prix du maintien de la France dans une Indochine barrée par le très pétainiste amiral Decoux. A la capitulation nippone, la France Libre s’affirme déterminée à rétrocéder à la Chine l’ensemble de nos concessions. C’est chose faite en 1946 lorsque le drapeau tricolore est pour la dernière fois amené, après 47 ans d’une présence qui fut surtout administrative : Fort Bayard devient Zhanjiang.

Zhanjiang aujourd’hui, partie prenante du méga projet de Grande baie Guangdong-Hongkong-Macao (粤港澳大湾区) : intégrer les neuf principales cités provinciales, Hongkong et Macao pour constituer à l’horizon 2035 la plus vaste zone urbaine du monde et la Silicon Valley de l’Asie…
Photo Alain Caporossi

Rédacteur: Alain LABAT