LES FORCES ARMÉES DE SINGAPOUR, DE LA CREVETTE EMPOISONNÉE AU DAUPHIN COMMUNIQUANT

Après celles de Birmanie (voir Blog depuis juin 2023), Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Laos, Taïwan, Brunei et Vietnam, nous poursuivons la série d’articles sur les forces armées d’Asie du Sud-Est et orientale.

Au terme de près d’un siècle et demi de domination britannique et trois années d’occupation japonaise, nul n’imagine dans l’après Seconde Guerre mondiale la viabilité d’une Singapour indépendante hors d’une fédération avec la Malaisie voisine. La petite île peuplée de Malais, Indiens et autres mais à majorité chinoise, dépourvue de tout sinon d’une position stratégique propice au commerce d’entrepôt, convole donc en justes noces avec Kuala-Lumpur en 1963, avant de divorcer deux ans plus tard, répudiée par un Etat malaisien qui a fait ses comptes électoraux… Le 9 août 1965, le nouvel et fort vulnérable Etat de Singapour n’a à l’horizon qu’angoisses quant à son devenir économique, et plus encore géostratégique. Insurrection communiste dans la péninsule malaise, confrontation avec l’Indonésie qui ne reconnaît point son indépendance, annonce du retrait britannique « à l’Est de Suez » programmé pour 1971 : la cité-Etat ne dispose alors pour assurer sa sécurité que de quatre régiments d’infanterie et de deux navires de guerre. Comme celui du sous-développement, le défi sécuritaire est, sans états d’âme, relevé par une personnalité hors du commun, Lee Kuan Yew, premier ministre de 1959 à 1990, et une population rude à la tâche : ils vont, en une génération, faire passer l’île du tiers-monde au premier. D’emblée partenaire, fiable mais sourcilleux, du camp occidental, la cité du Lion conduit une diplomatie pragmatique d’équilibre des puissances : « il est », disait Lee, « difficile de voler un homme faible qui a des amis forts ». A l’ombre du Five Powers Defence Arrangements qui associe à sa sécurité Grande-Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande et Malaisie, elle entreprend de bâtir les conditions de sa survie : nulle alliance mais un outil dissuasif : l’armée la mieux équipée et entraînée de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), adossée à une conscription effectivement universelle  et au concept de « défense totale » (militaire, civile, économique, sociale, psychologique, et à présent numérique) – célébrée chaque 15 février, date de la capitulation de la « forteresse Singapour » britannique devant l’armée japonaise -… Très prospère méritocratie multiethnique, la jeune nation en construction fêtera ses 60 ans en août 2025. Pilier de l’ASEAN, confrontée au terrorisme islamiste et à la recherche d’un équilibre délicat entre des Etats-Unis essentiels à sa sécurité et une Chine qui l’est tout autant à sa prospérité, ses défis sécuritaires demeurent nombreux : revendications territoriales en mer de Chine méridionale, piraterie, cyber menaces… La République alloue environ 3% de son budget à la défense (15 Mds USD en 2024), dont une part notable dévolue à la R&D.

Appelés au National Service : un rôle essentiel tant en matière de défense qu’à la construction de l’identité d’une nation d’immigrants.

Photo : Seloloving

Petite force d’active, vaste réserve : une armée de conscription depuis 1967, inspirée des systèmes suisse et israélien – deux ans de service pour les citoyens et résidents permanents, suivis de dix années dans la réserve opérationnelle -. Les Forces armées singapouriennes (SAF) prennent au fil des ans pour emblème la crevette empoisonnée, le porc-épic laborieux puis le dauphin agile et communicant, tandis qu’elles nouent des liens de coopération avec de nombreux pays, dont la France n’est pas le moindre. Sécurité et dissuasion sont assurées par équipements de haute technologie, dispersion des forces, densité du feu et partenariats internationaux (déploiements et entraînements aux USA, Australie, Taïwan, Brunei, Inde, France, Nouvelle-Zélande).

Un navire de mission littorale de la marine de Singapour durant un exercice Pacific Griffin, le plus important conduit entre celle-ci et l’US Navy.

Photo : Deanna Gonzales, US Navy

Garder la nouvelle frontière

Les effectifs des FAS sont estimés à 59.000 personnels d’active, et ceux de la réserve à environ 252.500. Elles se sont, au fil des ans, ouvertes aux citoyens d’origine malaise – dont longtemps la religion interrogea quant à leur loyauté en cas de conflit avec Malaisie ou Indonésie – et aux femmes : le premier général d’extraction malaise est nommé en 2009 et en 2015 une femme accède à ce grade.

Le vice-amiral Aaron Beng Yao Cheng, premier marin à la tête des Forces armées singapouriennes… et premier Singapourien à accéder à ce grade.

Photo : Chairman of the Joint Chiefs of Staff

L’armée de terre (45.000) est une force de haut niveau et technophile, intégrant protection cyber à tous les échelons, IA, réalité augmentée, robotique, combat info centré… Elle compte trois divisions (9: infanterie de nouvelle génération ; 6: interarmes ; 3: blindés, artillerie, soutien, renseignement, défense anti-aérienne). Elle s’appuie sur une 2nd People’s Defence Force de réservistes (contre-terrorisme et sécurité intérieure) et un National Cadet Corps formé de lycéens et étudiants. Elle aligne 170 chars Leopard 25G, 137 pièces d’artillerie, un millier de véhicules de combats blindés et autant de transport de troupes, dont les Hunter AFV – premier véhicule de combat totalement numérisé -, Bionix, Terrex, Belrex et autres, tous de construction locale. La marine (9.000) compte 6 frégates de classe Formidable, autant de corvettes et de sous-marins, une douzaine de patrouilleurs et autres unités polyvalentes, fortement automatisées et armées. –  missiles Harpoon, Aster, Barak… -, nécessaires à la sécurité de l’un des premiers ports mondiaux et à celle du très stratégique détroit de Malacca, dont le trafic annuel a l’an dernier atteint le record de 94.301 navires…  Bientôt dotée de F-35 furtifs, l’armée de l’air (8.000) dispose d’une centaine de chasseurs F-15E, F-16 et autres appareils d’entraînement, ravitaillement, transport ainsi que d’une flotte d’hélicoptères (AH-G4 Apache, CH-47 Chinook, AS332 Puma) équipés de missiles de fabrication américaine, française et israélienne.

Un fantassin singapourien équipé du nouveau fusil automatique d’infanterie Colt IAR6940E-SG : un partenariat entre les Etats-Unis et la Defence Science & Technology Agency de Singapour.

Photo : Ministry of Defence

En 2022 a été créée une quatrième arme, le Digital & Intelligence Service, « gardien de la nouvelle frontière », en charge de la défense numérique et cyber, de la guerre hybride, du renseignement militaire et de la défense psychologique.  Régulièrement déployées à l’étranger pour des interventions humanitaires, les SAF le sont aussi en soutien (Irak, Afghanistan, golfe d’Aden). Professionnalisme, qualité des équipements, ampleur des coopérations internationales doivent par ailleurs pallier à l’absence de profondeur stratégique du pays et au déficit de natalité ; la maîtrise d’une technologie de pointe, « multiplicatrice de puissance », y est vue comme cruciale pour répondre aux limites d’un micro-Etat. A l’œuvre, sous l’autorité du ministère de la Défense, la Defense Science & Technology Agency chargée de mettre à la disposition des SAF les technologies les plus avancées, pour en faire une puissante force de combat, conventionnel ou non ; elle s’appuie sur la première industrie de défense d’Asie du Sud-Est, forte de plusieurs groupes privés tel ST Engineering.

Si Singapour entretient des liens de défense consistants avec la République populaire de Chine, tout en en conservant avec Taïwan, c’est avec l’armée australienne que les SAF conduisent leur plus vaste exercice à l’étranger. Les Etats-Unis n’en demeurent pas moins le partenaire stratégique (et économique) majeur. Les USA « ne sont pas des alliés » rappellent régulièrement les dirigeants singapouriens, mais au-delà des exercices communs, disposent de vastes facilités navales (dont une unité de commandement logistique) et aériennes dans l’île, au terme d’un accord reconduit avec l’administration Trump I jusqu’en 2035. La cité-Etat quant à elle stationne des escadrons de son Air Force à Guam, en Arizona et dans l’Ohio… Equilibre des puissances oblige, Singapour – client majeur de notre pays pour les armements – met aussi en œuvre des matériels français (hélicoptères, missiles, frégates dérivées des La Fayette), mais les liens de défense vont bien au-delà.

Un quart de siècle de coopération stratégique

Seul escadron étranger sur le territoire français, un détachement de la Force aérienne de Singapour forme annuellement depuis 1998 une douzaine de pilotes de chasse à la base aérienne 120 de Cazaux, où vivent près de quatre-cent Singapouriens. Le partenariat stratégique conclu en 2012 entre les deux pays initie une étroite collaboration entre la Marine nationale et la Republic of Singapore Navy ; dix ans plus tard est signé un accord de soutien logistique mutuel au profit des forces armées des deux pays. 2023 est une nouvelle étape dans les relations en matière d’innovation de défense, avec la création d’un laboratoire conjoint sur l’intelligence artificielle (renseignement, systèmes de commandement, aide à la décision, supériorité opérationnelle…). Une coopération qui s’inscrit dans le cadre de l’accord SAFARI (Singapore And France Advanced Research Initiative, 1997) qui a vu 70 projets se concrétiser dans les domaines naval, robotique, biologique & chimique. Echange d’expertise, participations croisées à des entraînements et exercices, sécurité maritime, programmes communs de R&D (technologies de défense), et d’équipement des forces, les deux pays entretiennent aussi un dialogue stratégique avec réunions annuelles des états-majors et veille, grâce notamment aux excellents think tanks de la cité-Etat. Des médecins militaires singapouriens étaient à bord du porte-hélicoptère Dixmude, ancré en Egypte, pour soigner les civils palestiniens… Singapour, essentielle à stratégie indopacifique française et où Naval Group a un nouveau centre de R& D, constitue un point d’appui important pour nos navires et aéronefs : la Mission Pégase 2024 a donné lieu à un déploiement franco-britannique destiné à renforcer l’interopérabilité avec les SAF.

Les F-16C des Balck Knights, la formation acrobatique de l’armée de l’air de Singapour, aux couleurs du pays.

Photo : Z. Xie

A l’horizon des Forces armées singapouriennes, et de toutes celles de la région, la très forte incertitude quant aux engagements sécuritaires de Washington en Indopacifique. On attend à cet égard la prochaine édition fin mai du Shangri-La Dialogue, le plus important forum sur la défense et la sécurité régionales où, dans le cadre d‘une visite officielle dans l’île, le président Macron prendra la parole. Ministre de la Défense de Singapour depuis 2011 Ng Eng Hen a averti, en marge de la Conférence de sécurité de Munich en février 2025, que la vision qu’ont des Etats-Unis les Asiatiques n’est plus celle d’une « force de légitimité morale » mais désormais celle « d’un propriétaire en quête de loyers ». Si c’est l’un des dirigeants du pays de l’ASEAN réputé le plus proche de l’Amérique qui le dit…

Rédaction : Alain LABAT