Après celles de Birmanie (voir Blog depuis juin 2023), Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Laos et Taïwan, nous poursuivons la série d’articles sur les forces armées d’Asie du Sud-Est et orientale.
Sans doute ne connaissez-vous pas Sa Majesté Haji Hassanal Bolkiah Mu’Izzaddin Waddaulah Ibni Al-Marhum Sultan Haji Omar’Ali Saifuddien Sa’Adul Khairi Waddien. Son nom n’est en France familier qu’aux agents immobiliers parisiens spécialisés dans le très haut de gamme, comme il le fut autrefois aux demoiselles de la jet-set du Golfe, rêvant de convoler avec l’homme le plus fortuné du monde – avant la « siliconisation » de ce dernier -… Depuis 1967, il préside aux destinées du Brunei Darussalam (en arabe demeure de la paix). Sis sur la côte septentrionale de l’île de Bornéo, dont la partie indonésienne est nommée Kalimantan, baigné par la mer de Chine méridionale, le petit sultanat (5.765 km2), que l’histoire a divisé en deux territoires, est enclavé dans l’Etat malaisien de Sarawak. Largement recouvert d’une forêt tropicale de plaine, montagneux à l’intérieur, le pays abrite une population à majorité malaise, des peuples autochtones – dont les redoutables Dayaks, autrefois coupeurs de têtes -, ainsi qu’une conséquente minorité chinoise.

Brunei eut ses heures de gloire. D’abord vassal d’un empire javanais hindouisé, islamisé au XIVe, enrichi par le commerce avec la Chine, son pouvoir s’étend un siècle plus tard à l’ensemble de Bornéo et jusqu’au sud des Philippines. Épuisant conflit avec les Espagnols de Manille, ambitions portugaises puis implantation des Hollandais qui font de la grande île part de leurs Indes Orientales : querelles intestines et ambitions occidentales mènent à son effritement… 1841, le sultan, en quête de protection de la Couronne, intronise sultan du Sarawak en révolte un aventurier britannique de haute volée, James Brooke. Funeste décision : Brooke étend considérablement son fief à ses dépens… sur lequel vont régner ses descendants – les rajahs blancs du Sarawak – jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au terme d’une saga dynastique et coloniale sans pareille. Devenu en 1888 protectorat britannique sous le nom de British North Bornéo, le destin de Brunei bascule au début des années 1930 avec l’exploitation d’importantes ressources pétrolières. A l’issue de l’occupation japonaise et à l’heure des indépendances est formé un projet de fédération associant Malaisie continentale, insulaire (les Etats de Sabah et Sarawak), Singapour et Brunei, à qui l’autonomie a été accordée en 1959. Le sultan y renonce vite : en 1962, une insurrection fomentée par des opposants à la monarchie et hostiles à la fédération est écrasée à l’aide du Royaume-Uni… Tandis que sont découverts de nouveaux champs pétroliers et gaziers, l’actuel sultan Hassanal Bolkiah accède au trône en 1967 et le 1er janvier 1984 proclame l’indépendance après quasi un siècle de protectorat britannique. Comptant parmi les plus grandes fortunes de la planète, le plus ancien souverain régnant – et l’un des derniers monarques absolus – a fait de cette monarchie malaise affichant un islam sunnite modéré une nation industrialisée, avec le présent souci d’une diversifier et verdir l’économie.

Le sultan Hassanal Bolkiah lors des cérémonies de son 78e anniversaire (juillet 2024). L’ancien diplômé de l’académie militaire britannique de Sandhurst mène grand train : avion privé à l’intérieur plaqué or, plus grande collection au monde d’automobiles de luxe et résidence trois fois plus vaste que Buckingham.
Crédits photo : Chin Yu Chu
Les Forces armées royales brunéiennes (FARB) sont héritières du régiment malais de Brunei créé en 1961 ; l’année suivante, il doit laisser Gurkhas et autres contingents britanniques, en charge de la sécurité du territoire, mater l’insurrection hostile à une fusion avec la Malaisie. Dotées d’une organisation calquée sur l’armée de l’ex colonisateur, les FARB ainsi qu’un ministère de la Défense voient le jour en 1984. A l’occasion engagés sous les couleurs des Nations-Unies, en particulier au Liban, leurs 5.000 hommes – exclusivement citoyens brunéiens d’ethnie malaise -, n’ont jusqu’ici jamais eu à combattre ; un service militaire sur la base du seul volontariat est accessible aux hommes et aux femmes. Les FARB sont depuis 2022 commandées par le major-général Haszaimi Bol Hassan, formé dans tout ce que le monde anglo-saxon compte d’écoles militaires, et ont pour chef suprême le sultan Hassanal Bolkiah : une armée peu nombreuse, mais bien équipée, d’un pays consacrant 3% de son PIB à la défense. Un budget cette année en hausse de 31,6%, augmentation notamment consacrée à la protection du cyberespace et au renseignement, domaine dans lequel le sultanat entretient une relation privilégiée avec Singapour.

Crédits photo : J. Ashburn
Les forces terrestres comptent 4 bataillons et un régiment de forces spéciales, une vingtaine de chars légers et autres véhicules d’assaut de même caractéristique, autant de VAB de fabrication française, des véhicules amphibies et une artillerie équipée de L 118 Howitzer. Une unité de Gurkhas, anciens de l’armée britannique, est en charge de la sécurité de la famille royale et de celle des infrastructures pétrolières. Patrouilleurs côtiers et fluviaux équipés de missiles Exocet, vedettes lance-missiles, navires de débarquement et autres d’assaut rapide, la marine royale aligne 36 unités en charge du contrôle de la zone économique exclusive du sultanat et du secours maritime ; elle effectue des exercices réguliers avec les forces navales régionales (Malaisie, Singapour, Thaïlande, Philippines). L’aviation royale opère en soutien aux deux précédentes armes ; elle met en œuvre essentiellement des hélicoptères, majoritairement Sikorsky UA 60. Equipée de drones, elle dispose d’appareils d’entraînement de fabrication suisse et a passé commande de 4 Airbus C 295 ; la défense antiaérienne utilise des missiles Mistral. A Brunei est stationné le seul bataillon britannique spécialisé dans le combat de jungle – dans lequel les Gurkhas ont une bonne part – ainsi que le centre de formation dédié des armées du Royaume-Uni. On y trouve également une base de l’armée singapourienne qui, depuis plus de quarante ans, s’entraîne à ce même environnement.
Membre du Commonwealth, de l’ASEAN et de l’Organisation de la coopération islamique, Brunei, qui ne reconnaît pas Israël, soutient la cause palestinienne, sans pour autant cautionner le terrorisme. Proche des Etats-Unis et de leurs alliés régionaux, la Chine – qui revendique des zones du sultanat riches en hydrocarbures – demeure au cœur de ses préoccupations stratégiques. Tenant d’un jeu d’équilibre entre Washington et Beijing, le sultan est un visiteur régulier de la capitale chinoise, où il plaide pour le code de conduite en mer de Chine méridionale défini par l’ASEAN sur la base de la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (UNCLOS).

Crédits photo : US NAVY – Specialist 1st Class Bill Larned
Depuis la création en 2014, dans le cadre des Nouvelles routes de la soie (BRI), du Couloir économique reliant Brunei à la province chinoise occidentale du Guangxi, la République populaire est le premier partenaire et le premier investisseur étranger du sultanat, où elle agit essentiellement à travers les filiales hongkongaises de ses entreprises d’Etat et privées. Avec une économie toujours très dépendante du pétrole et du gaz naturel – la moitié du PIB et 90% des exportations – comme de la volatilité des cours, une timide reprise a succédé à la pandémie qui a, économiquement et démographiquement, secoué le pays. Ses 456.000 habitants, majoritairement regroupés autour de sa très lacustre et peu festive capitale de Bandar Seri Begawan, n’en bénéficient pas moins du second PIB/habitant régional (et selon les années du 4e ou 5e mondial) devant Singapour, pays avec lequel Brunei a aligné son dollar. Une petite nation bien pourvue aussi en paradoxes : la seule d’Asie du Sud-Est à avoir en 2014 inclus à un système légal fondé sur le droit anglo-saxon une charia se voulant dissuasive, avec moratoire sur la peine capitale, la condition féminine n’y a pas moins fait d’indéniables progrès…

Crédits photo : Pangalam
Brunei est le 27e client, le 28e fournisseur de la France en Asie-Océanie, et son 92e excédent. Les deux pays, et plus encore dans le cadre de la stratégie indopacifique française, entretiennent de très bonnes relations, particulièrement dans le domaine de la défense (1). Depuis la signature en 1999 d’un protocole d’accord sur la coopération en matière de défense et d’armement, une commission mixite France-Brunei a été instaurée dont la 13e session s’est déroulée en 2022 et la prochaine programmée avant la fin de cette année. Ce thème a dominé la dernière visite à Paris l’an dernier du sultan Hassanal Bolkiah, adepte oriental du en même temps – il cumule les fonctions de premier ministre, ministre de la défense, des affaires étrangères, de l’économie et des finances – qui a notamment visité MDBA, premier fabricant européen de missiles. Le sultanat demeure cependant une destination touristique trop ignorée de Français en quête d’exotisme : nul impôt ni dette publique et, pour les natifs, un très généreux et bien financé État providence.
(1) Avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, la France est le seul pays européen à disposer d’une ambassade au Brunei ; nos attachés de défense et de sécurité intérieure compétents résident à Singapour.

Crédits photo : J.S. Tayborn
Rédaction : Alain Labat
Mise en ligne : Julien Tomek
