LES FORCES ARMÉES TAÏWANAISES : DAVID CONTRE GOLIATH

Après celles de Birmanie (voir Blog depuis juin 2023,) Malaisie, Indonésie, Thaïlande et Laos, nous poursuivons la série d’articles des forces armées d’Asie du Sud-Est et orientale.

Tout avait pourtant bien commencé, et sous les meilleures auspices. Celles de l’Internationale communiste qui, à peine créé en 1921 un groupusculaire Parti communiste chinois, entend unir ce dernier au considérable Parti nationaliste (ou Guomindang) de Sun Yatsen, éphémère président en 1912 d’une République chinoise qui, vite,  sombre dans le chaos. Ce front uni plein d’arrières pensées entend se doter d’une force militaire bolchévisée à même de mettre hors d’état de nuire les seigneurs de la guerre, satrapes galonnés qui, dans l’entière Chine, se sont taillé des fiefs et en exploitent jusqu’à l’os les populations. 1924, dans les environs de Canton est inaugurée l’Académie militaire de Huangpu, destinée à former les cadres de cette nouvelle Armée nationale révolutionnaire (国民革命军). Côtoyant les conseillers du Komintern, quelques jeunes gens inconnus autant que prometteurs, y dispensent leur savoir : Chiang Kai-shek, retour d’Union soviétique, Mao Zedong, retour du congrès fondateur du PCC à Shanghai.

Taibei : parade militaire devant le mémorial de Chiang Kai-shek. A la tête de l’île de 1950 à 1975,
son fils Chiang Ching-kuo la dirige de 1978 à 1998.  
Photo B. Pannetier

Deux ans plus tard débute la « Punition du Nord », l’expédition militaire destinée à réunifier le pays sous l’autorité du Guomindang et à desserrer l’étau des « traités inégaux », imposés par les puissances coloniales d’Occident et leur émule japonais. Mais l’armée parvenue à Shanghai, Chiang Kai-shek, qui a succédé à Sun après son décès, se retourne brutalement contre ses alliés – un épisode romancé par A. Malraux dans La Condition humaine -. Le front uni a vécu : nationalistes et communistes deviennent pour longtemps les meilleurs frères ennemis du monde. Lorsqu’en 1928 Chiang se rend maître de la Chine, l’Armée nationale révolutionnaire devient l’armée officielle de la République de Chine (中华民国国军), pilier du nouveau régime, dont la capitale est à Nankin. Une année auparavant, le 01 août, dans la lointaine cité de Nanchang, un soulèvement marque la naissance de l’Armée rouge (红军), matrice de la future Armée populaire de libération du peuple chinois ou APL (中国人民解放军), qui sur son drapeau conserve les idéogrammes 八一 (01 août). Et le début d’une interminable et dévastatrice guerre civile. Forces nationalistes et communistes s’affrontent jusqu’à ce que l’agression japonaise en 1937 ne les contraigne à un tout aussi ambigu second front uni ; après que les premières aient pris part à la campagne de Birmanie, dès le Japon à terre l’heure est à l’explication finale. 1949, Mao Zedong, vainqueur, proclame à Pékin la République populaire de Chine, Chiang Kai-shek, vaincu, replie régime et armée dans l’île de Taïwan, à peine libérée d’un demi-siècle de colonisation japonaise. Deux millions de continentaux, dont les meilleures troupes nationalistes, s’y installent : Taibei devient la capitale provisoire d’un Chiang Kai-shek, allié de l’Amérique, qui longtemps rêve de reconquérir le continent… Mais en 1947, la répression par l’armée d’une insurrection des insulaires contre le Guomindang cause entre 18.000 et 30.000 morts ; « l’incident 228 », longtemps tabou, demeure traumatique. S’ensuivent près de quarante années de loi martiale avant qu’en 1978, le fils de Chiang n’amorce une libéralisation du régime, sur fond de miracle économique qui hisse le pays au rang des « tigres asiatiques ». Une décennie plus tard, Lee Teng-hui, premier président d’origine taïwanaise et directement élu, engage une véritable démocratisation. Mais l’armée de la République de Chine – appellation honnie à Pékin et bannie à Washington après 1972 – doit encore en découdre avec son ennemi de toujours, à présent Armée populaire de libération, lors des deux crises du détroit de Taïwan (1954, 1958) qui ont pour enjeux un groupe d’îles. D’autres suivent : en 1996 lors de tirs de missiles conduits par l’APL sur fond d’élection présidentielle dans l’ancienne Formose, en 2022 en réponse à la très controversée visite de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des USA, qui déclenche d’importantes manœuvres militaires chinoises. Au fil des ans se sont approfondis les liens de défense avec les États-Unis, formalisés en 1979 par le Taïwan Relations Act, prélude à « l’ambigüité stratégique » américaine : aucune garantie d’intervention militaire, mais le maintien d’une capacité défensive suffisante au profit de celle que Pékin nomme « l’île rebelle » ;  il s’agit tout autant de dissuader cette dernière de proclamer l’indépendance que la République populaire de procéder à la réunification…

Une seule Chine, deux armées…

Depuis soixante-quinze ans, la RPC martèle qu’elle la souhaite pacifique, mais ne s’interdit point l’usage de la force, qui ne fait aucun doute en cas de proclamation formelle d’indépendance. Séparés par les quelques 400 km du détroit de Taïwan, les frères ennemis se font ainsi face, tandis que dans ce qui constitue pour une foule de continentaux – et pas seulement les plus âgés – une manière d’Alsace-Lorraine, s’est développée au fil des décennies une identité spécifiquement taïwanaise. A compter des années 2000, le considérable programme de modernisation militaire du Goliath pékinois a accru l’asymétrie entre les deux rives. Mais l’île – volcanique et montagneuse dans sa partie orientale, une très vaste plaine occidentale abritant la majorité des 23 millions d’habitants – n’en conserve pas moins des atouts stratégiques.

Une armée de terre largement mécanisée, longtemps négligée au profit de la marine et de l’aviation.
Photo Bureau de la présidence

Ses forces armées, aux structures largement inspirées de celles des États-Unis et possiblement nucléarisées, estiment pouvoir mobiliser jusqu’à 1,8 million d’hommes. Armée de conscription – portée en 2022 de 4 à 12 mois, une mesure guère excessivement populaire – ses forces d’active alignent 180.800 militaires (terre : 94.000, mer : 40.000, air : 35.000, paramilitaires : 11.800) et recensent 1.657.000 réservistes. 2024, le budget de la défense atteint un record (19 Mds USD), dont une part importante est dévolue à une industrie à la pointe de la technologie : sous-marins (le premier de fabrication nationale, avec de discrets transferts de savoir-faire européens, a été lancé l’an dernier), drones, technologies de rupture (missiles longue portée, cyber, IA, guerre électronique…) dans la perspective d’opérations asymétriques. Alignant plus de 10.000 véhicules de combat et de transport d’infanterie, l’armée de terre  dispose de 630 chars de combat, en majorité des CM-11 Brave Tiger, – hybrides de modèles américains -, de 100 chars légers et d’une conséquente artillerie mobile (missiles anti-aériens, canons, lanceurs de missiles et roquettes…). Sa modernisation est contrainte par les exportations qu’autorisent ou non des États-Unis qui, avant la présidence Trump, refusaient de livrer chars M1 Abrams, missiles Stinger et antichars… Face à la première marine mondiale en terme de tonnage, celle de Taïwan aligne 4 sous-marins conventionnels, 22 frégates, 37 patrouilleurs, 3 corvettes, autant de destroyers et autres unités de transport et de soutien ; elle dispose par ailleurs de notables capacités en matière de guerre des mines. Une force non négligeable qui connaît une mutation profonde : le pays veut 10 sous-marins équipés de missiles, construit 12 corvettes catamarans et autres frégates, tandis que ses garde-côtes et fusiliers marins montent en puissance.

Le président Ma Ying-jeou (2008-2016)  à la cérémonie de mise en service des deux premiers navires de guerre construits localement, un bâtiment de soutien et un autre de combat littoral.
Photo Bureau de la présidence

On se souvient de la rocambolesque livraison par la France dans les années 1990 des 6 frégates de classe la Fayette, marquée de faramineuses rétro commissions et de huit morts suspectes. Et tout autant, à la fin de la même décennie, de la commande taïwanaise de 48 Mirage 2000 5-EI, 12 Mirage 2000 5-DI avec près d’un demi-millier de missiles Mica, qui s’éternisa en rétorsions économiques chinoises et scandale financier. Des frégates et Mirage dont il s’agit aujourd’hui de prolonger la durée de vie, mais qui comme tout ce qui regarde la fourniture d’équipements de dernière génération, se heurte aux craintes de partenaires étrangers soucieux des représailles de Pékin. La force aérienne est complétée de 84 chasseurs F-5E/F Tiger II du constructeur américain  Northrop, et met en œuvre plusieurs types de chasseurs bombardiers : 166 F-16V, 35 F-16 A/B (Lockheed Martin), 127 F-CK-1C/D Ching Kuo de conception locale, nés du refus des USA de vendre dans les années 1980 F-16 et F-20.  Ses bases abritent en outre appareils de reconnaissance, de détection, de guerre électronique, de transport et d’entraînement ainsi qu’une flotte d’hélicoptères, essentiellement des UH-60M Blackhawk (USA) ; en sus de 66 nouveaux F-16 Block en commande, l’armée de l’air sera dotée d’autant d’avions d’entraînement avancé Brave Eagle, construits localement. La défense aérienne aligne lanceurs Patriot, Hawk, Sparrow et d’autres de fabrication locale (Tien Kung), « l’opération militaire spéciale » de V. Poutine, soigneusement étudiée, confortant un ambitieux programme de drones. Si la fourniture d’appareils de 5e génération n’est pas à l’ordre du jour, l’administration Biden s’affiche désinhibée qui, dès 2022, autorise la vente de plus d’1 Md USD de matériels de défense et, à la veille du scrutin présidentiel taïwanais en janvier de cette année, une autre de 345 millions USD… mais aux délais de livraison incertains, guerre en Ukraine oblige. Les stratèges taïwanais entendent mettre en œuvre une « stratégie du porc-épic » appuyée sur une efficace assurance vie : le pays est le premier producteur mondial de semi-conducteurs (65% de la production mondiale, 90% pour les plus avancés). Mais elle trouve ses limites dans les problèmes de recrutement d’une armée qui connaît un taux important de démissions : au plus faible taux de natalité de la planète s’ajoute la maigre attractivité du métier des armes, notamment de la part de ce que les Taïwanais nomment la « génération des fraises », enfants gâtés au haut niveau de vie… Préparation psychologique, résilience sociale et éducation à la défense sont au rang des priorités.

La présidente Tsai Ing-wen aux commandes d’un F-16 V.
Photo Bureau de la présidence

Une armée entre États-Unis et Chine.

Si la politique « d’une seule Chine » a réduit ses liens diplomatiques à une douzaine de petits pays, Taïwan peut compter, outre le partenaire américain, sur les alliés de ce dernier : l’Australie et plus encore un Japon qui ne craint plus d’affirmer que la sécurité de l’île est liée à la sienne. La volonté réunificatrice des dirigeants chinois, excipant des traités (Le Caire, Postdam) soldant la Seconde Guerre mondiale et d’une affaire intérieure, est source de pressions permanentes sur l’île alliant diplomatie et coercition, savamment dosées  en fonction de l’actualité des rapports de force. On y décèle l’antique culture stratégique de la Chine qui voit échec dans le recours à une guerre qu’il convient de gagner sans combattre. Guerre psychologique, guerre de l’opinion, guerre du droit et leurs déclinaisons d’opérations en zone grise doivent de même y contribuer. La 21e économie mondiale – dont la République populaire est le premier partenaire commercial – affiche, outre sa démographie, d’autres vulnérabilités : une très forte dépendance à l’extérieur regardant énergie et alimentation, des ressources hydriques devenues affaire stratégique et une opinion publique toujours plus polarisée (le pays a le second taux mondial de pénétration des réseaux sociaux).

La Police militaire : un corps puissamment équipé et autonome, aux multiples attributions (protection des dirigeants, renseignement, maintien de l’ordre, contre-terrorisme…)  
Photo  Bureau de la présidence

De 1949 à 2016, le Guomindang a constitué la première force politique ; l’accession au pouvoir à cette date du Democratic Progressive Party (DPP) – qui récuse, lui, le concept d’une seule Chine et considère Taïwan comme de facto indépendante – voit s’accentuer la pression militaire de Pékin, notamment lors des deux mandats présidentiels de Tsai Ing-wen (2016-2024), première femme à occuper ce poste. Manœuvres navales et aériennes, incursions dans la zone d’identification et de défense aérienne (1.700 en 2023 !), franchissements de la ligne médiane du détroit non reconnue par la Chine… A l’occasion de l’investiture  du nouveau président Lai Ching-te en mai dernier, cette dernière lance l’exercice Joint Sword 2024, qui simule un blocus du territoire.

Désormais à la barre d’une île captive de l’affrontement sino-américain, Lai Ching-te, médecin formé à Harvard, ancien premier ministre puis vice-président, se trouve dans une configuration politique inconfortable : le DPP a perdu au profit du Guomindang la majorité absolue au parlement, où l’on en vient à l’occasion aux mains… L’avenir taïwanais sera-t-il écrit à Washington en novembre prochain par un Donald Trump 2.0, désormais oint du Seigneur, dont les voies en mer de Chine méridionale sont décidemment impénétrables ? Sera-t-il écrit à Pékin en 2027 lors du XXIe congrès du Parti communiste, dont l’armée fêtera un siècle d’existence ? Une seule certitude pour les war gamers de Taibei, Pékin et Washington : un conflit armé dans un détroit de Taïwan où transite la moitié de la flotte marchande mondiale, aurait des conséquences dévastatrices pour l’économie planétaire, et un effroyable coût humain. Pour toutes les parties.

16 juin 2024 : à l’occasion de son centenaire, Lai Ching-te visite l’Académie militaire de Taïwan, héritière de celle de Huangpu. Ses cadets, dit-on, y planchent toujours sur les opérations de la guerre franco-chinoise. A l’été 1884, les troupes de la puissante Escadre d’Extrême-Orient de l’amiral Courbet et du Corps expéditionnaire du Tonkin débarquent à Tamsui et Keelung, près de Taibei au nord de l’île. Et sont contraintes, après des succès initiaux, de faire retraite face à des forces chinoises supérieures en nombre…

Rédaction: Alain LABAT

Mise en ligne: Julien TOMEK