LE SHANGRI-LA DIALOGUE 2024 : UNE ASIE DE MOINS EN MOINS PACIFIQUE

La 21e édition du Dialogue du Shangri-La, organisé par l’International Institute for Strategic Studies de Londres, s’est déroulée à Singapour début juin. Principal forum sur la défense et la sécurité d’une région que la Chine nomme Asie-Pacifique, les Etats-Unis et leurs alliés Indopacifique, il a réuni 570 délégués – chefs d’Etats, ministres de la défense, chefs d’états-majors et autres – venus de 40 pays. Et institutionnalisé le dialogue de sourds entre les deux superpuissances qui, selon le Dr Ng Eng En, ministre de la défense singapourien, « ont entre leurs mains le destin de l’Asie » et doivent éviter que leur compétition ne dégénère en confrontation.

Il est toujours judicieux de prêter attention aux dirigeants de la cité-Etat hôte du Dialogue, qui ont une connaissance fine des deux protagonistes : nombre d’entre eux sont d’origine chinoise et formés aux Etats-Unis. Cancérologue entré en politique, ministre de la Défense depuis 2011 et tenant déterminé du partenariat stratégique franco-singapourien, le Dr Ng a rappelé que Taïwan n’est pas plus l’Ukraine que la Chine n’est la Russie : le statu quo – ni indépendance, ni réunification par la force – est le meilleur compromis pour tous. Une désescalade en mer de Chine méridionale est absolument nécessaire, tout autant que le dialogue entre militaires américains et chinois, alors que l’ASEAN Defense Ministers Meeting (ADMM) (1) est aujourd’hui la seule plateforme à laquelle ils participent.

Lloyd Austin et les responsables de la défense des dix nations de l’ASEAN : une région au cœur de la confrontation sino-américaine. Photo US Secretary of Defense

Les deux océans font face à une variété de défis sécuritaires semblables : changement climatique et désastres naturels défiant les infrastructures humanitaires nationales et régionales, pêche illégale, vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement maritimes, tensions géopolitiques croissantes qu’ont du mal à contenir les organisations multilatérales de la région. Les conflits d’Europe et du Moyen-Orient s’y invitent ; des tactiques à hauts risques se situant sous le seuil du conflit attisent les tensions et mettent à l’épreuve capacités et stratégies de dissuasion traditionnelles. Technologies émergentes et disruptives modifient les opérations militaires et les dynamiques d’escalade…  Au-delà du lien nécessaire entre la sécurité des océans Indien et Pacifique, il faut, s’accorde le forum, imaginer de nouvelles solutions pour la paix globale et la sécurité régionale. Les intervenants ont ainsi développé des déclinaisons variées de ces préoccupations : les guerres du futur, le renforcement du droit maritime – une thématique qui a réuni les amiraux commandant les gardes-côtes des Etats-Unis, de l’Indonésie, des Philippines et du Vietnam -, la sécurité des petits Etats et la crise birmane – en l’absence de tout Birman, de l’armée ou de l’opposition… -. Avec l’amiral Samuel Paparo, à la tête du Commandement indopacifique américain, l’amiral Pierre Vandier, major général des armées, est intervenu sur dissuasion et réassurance en Asie-Pacifique, tandis que Sébastien Lecornu, en compagnie de son homologue de Corée du Sud et du président de Timor-Leste (2) exploraient les moyens d’améliorer une gestion de crise menacée, qu’elle qu’en soit la nature selon le ministre français, par l’égoïsme érigé en stratégie et la logique des blocs.

Le Secrétaire américain et le ministre chinois au Shangri-La Dialogue 2024 : « nous allons nous concurrencer vigoureusement, mais sans entrer en conflit », Joe Biden à Xi Jinping (G20 de Bali, 2022). Photo US Secretary of Defense

Philippines, Indonésie… la « grande désillusion du Sud global ».

Davantage que la charge de Vladimir Zelenski contre ce qu’il nomme le Putinland, deux interventions ont marqué le forum. Celle de Ferdinand Marcos Jr. d’abord, pour lequel « la notion de Shangri-La évoque un sentiment mystique de tranquillité, d’âmes libres évoluant en harmonie, symbole du rêve ininterrompu d’une communauté internationale vivant en paix ». Pour le président philippin, chef de la seconde nation archipélagique mondiale, dont la superficie maritime est plus vaste que le territoire terrestre et qui doit défendre la quatrième frontière océanique de la planète, la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (UNCLOS, 1982) pourrait garantir cet idéal… Mais il se trouve bafoué par « des acteurs décomplexés, aux revendications aussi excessives qu’infondées, promues par force, intimidation et mensonge au moyen d’actions illégales, coercitives et fallacieuses » en mer des Philippines occidentales, ignorant que « les flots de cette mer nourricière coulent dans les veines de chaque Philippin ». Un assaut rhétorique visant Beijing, après une litanie d’incidents, parfois violents, opposant les deux pays en mer de Chine méridionale. Et point le seul : ministre de la défense indonésien, le général Prabowo Subianto n’a pas davantage mâché ses mots. Défis continus au multilatéralisme, gravité et intensité des conflits ouverts, violations flagrantes du droit international, déficit croissant de confiance entre Etats, dangers liés aux erreurs de calcul : c’est la grande désillusion du « Sud global ». Il est risqué de ne pas comprendre son adversaire comme de sous-estimer ses intérêts légitimes (et ceci vaut également pour l’Ukraine) a martelé le vainqueur de l’élection présidentielle de février. Il sera investi en octobre prochain à la tête de la plus peuplée des nations musulmanes au monde, et donc particulièrement sensible à la situation à Gaza, mais qui reconnaît à Israël le droit à l’existence. « Il en va, a-t-il conclu, de la responsabilité des deux grandes puissances dans un monde toujours plus petit ». Les deux grandes puissances étaient donc, comme chaque année, impatiemment attendues.

Partenariats stratégiques américains vs approche chinoise de la sécurité globale.

Et avec une vive curiosité regardant la seconde, représentée par l’amiral Dong Jun. Non parce que pour la première fois l’Armée populaire de libération est sous l’autorité d’un marin, ni en raison de son prénom (qui signifie « armée »…). Mais parce qu’à l’instar de plusieurs autres dont celui des Affaires étrangères, le précédent ministre chinois de la Défense, présent au Shangri-La l’an dernier, s’est vu peu après – aussi soudainement que sans explications – démis de ses fonctions. Avant qu’un sort semblable ne soit réservé au général commandant la Force des missiles chinoise et à son commissaire politique. La République populaire, a rappelé l’amiral Dong, a lancé en 2023 son Initiative globale de sécurité, est engagée dans partenariats régionaux, activités multilatérales, poursuit des formes nouvelles de coopération en matière de sécurité et partout s’implique dans la résolution des conflits. Depuis plus de sept décennies, Beijing s’en tient aux Cinq principes de la coexistence pacifique (3), récuse confrontation de blocs et mentalité de guerre froide, tandis que le président Xi Jinping propose aux pays d’Asie-Pacifique une « communauté de destin partagée ». Depuis l’aube des réformes, la Chine a fourni maints gages de cette bonne volonté, de la démobilisation de quatre millions de militaires à la prédictibilité de sa doctrine nucléaire. Tout comme celle des cibles de son artillerie déclamatoire : les Etats-Unis, plus que toute autre, et notamment leurs ventes d’armes à Taïwan – « au cœur des intérêts fondamentaux du pays » -, le Democratic Progressive Party de « l’île rebelle » qui vient d’y remporter l’élection présidentielle mais a perdu sa majorité parlementaire, et des Philippines également vilipendées sans jamais être nommées…

Prabowo Subianto et son homologue américain : un proche des Etats-Unis… client de l’industrie de défense française. Photo US Secretary of Defense

L’Amérique est vitale pour l’Indopacifique, région qui plus que toute autre façonne le siècle, et cette dernière est vitale pour l’Amérique ; elle est au cœur de la stratégie des Etats-Unis et constitue leur théâtre d’opérations prioritaire. En 2022, une délégation bipartisane du Congrès s’est employée à une mise à jour de cette stratégie Indopacifique. Et à qui en douterait, Lloyd J. Austin rappelle que « l’armée américaine demeure la force de combat la plus compétente au monde »… Le secrétaire à la Défense détaille qu’avec le Japon elle développe un missile apte à contrer la menace hypersonique, coproduit moteurs d’avions et véhicules blindés avec l’Inde, utilise nouvelles technologies et formations pour garantir la liberté de navigation en mer de Chine méridionale, ceci dans toute l’Asie du Sud-Est, notamment avec l’allié philippin, et consent des investissements majeurs dans le domaine des sous-marins afin de renforcer le partenariat AUKUS avec Australie et Royaume-Uni. Des exercices communs sont organisés avec Corée, Japon, Philippines, Australie, France ; dans le cadre du QUAD, les USA aident leurs partenaires à affiner leur empreinte opérationnelle dans les zones économiques exclusives, forment les futurs responsables de la défense des pays de l’ASEAN, soutiennent le statu quo à Taïwan et la primauté du droit en mer de Chine méridionale. Telle est la puissance des partenariats au service d’un Indopacifique libre et ouvert.

Ferdinand Marcos Jr. Le fils de Ferdinand Marcos qui régna d’une main de fer sur les Philippines (1965-1986) et de son extravagante épouse Imelda : un spectaculaire rapprochement avec les Etats-Unis. Photo Philippine Information Agency

Lors du Dialogue 2023, le général Li Shangfu avait refusé une rencontre avec Lloyd Austin (4) ; cette année, les deux ministres ont eu soixante-quinze minutes de « discussion franche » – « le dialogue n’est pas une récompense, c’est une nécessité » – a expliqué le second ; militaires américains et chinois se parlent à nouveau : un petit pas pour les deux hommes, un grand pas pour la région…

Quelques jours après la fin du Shangri-La Dialogue, sortait le très attendu Global Peace Index 2023.  163 nations (99,7% de la population du globe) scrutées selon le niveau de sécurité publique, l’implication dans des conflits intérieurs ou extérieurs, l’étendue de la militarisation. Bien peu de pays de l’Indopacifique en tête du classement mondial : la Nouvelle-Zélande (4e place mondiale) est ainsi le pays le plus paisible de la zone, suivi de Singapour (5e) et de la Malaisie (10e) (5). Nonobstant, spécialistes de géopolitique et d’astronomie s’accordent sur un point : l’Indopacifique demeure très loin de la mer de la Tranquillité…

Alain LABAT

  • (1) C’est le principal mécanisme de consultation & de coopération en matière de défense des 10 pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), renforcé par l’ADMM+, réunissant en plus 8 pays (USA, Chine, Inde, Russie…) ; la France y a été admise en qualité d’observateur en 2023.
  • (2) Timor-Leste (ou Timor oriental), dans les îles de la Sonde indonésiennes, est une ancienne colonie portugaise, annexée par l’Indonésie (1975) puis devenue indépendante en 2002.
  • (3) Présentés en 1954 par la Chine, l’Inde et la Birmanie, les Cinq principes de la coexistence pacifique (respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, non agression, non ingérence dans les affaires intérieures, égalité et avantages réciproques) ont été adoptés en 1955 par la conférence de Bandung réunissant les pays afro-asiatiques, matrice du Mouvement des non-alignés.
  • (4) Voir Blog du 12.06.2023.
  • (5) Entre Guinée-Bissau et Trinidad & Tobago, la France se classe… au 86e rang mondial (en baisse de 14 points sur un an).