La Chine s’installe au premier rang des puissances mondiales : c’est l’un des faits majeurs de notre temps stratégique. Ni simple puissance de statu quo, ni puissance révisionniste au sens classique, elle oblige à revoir en la matière nos catégories et met à l’épreuve les présupposés sur lesquels nous avons vécu. A la fois rival, compétiteur, partenaire indispensable, elle n’est pas soluble dans les catégories familières de l’ennemi. Le nouveau numéro d’été de la RDN, coordonné par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, entend donc dépasser les lectures strictement théoriques ou idéologiques pour interroger la forme que prend la puissance au XXIe siècle, et se demander ce qu’elle exige de nous.
Principal soutien au « multilatéralisme onusien », second contributeur financier et premier en Casques bleus, la République populaire étend son influence au sein des Nations Unies, et à travers « l’Initiative de gouvernance globale » lancée en 2025 par Xi Jinping, entend réviser les structures de la gouvernance mondiale pour les rendre plus favorables à ses intérêts. Entre cette Chine et les 11 États membres de l’ASEAN existe une relation complexe de liens subtils et d’injonctions, d’attraction et de rejet, de dépendance et de méfiance. Premier partenaire de l’ASEAN depuis 2009, cette dernière est désormais le premier marché chinois d’exportation devant les États-Unis. S’opposer à cet ordre régional hiérarchique dominé par Beijing n’y est pas une option, mais la région développe aussi une diplomatie de multi-alignement pour en mitiger le risque. En cette Asie du Sud-Est la Chine domine l’intégration régionale, ainsi qu’en témoignent Vietnam, Laos et Cambodge où un « capitalisme relationnel » renforce son influence politique et sécuritaire insérée dans des systèmes locaux où les frontières entre appareils d’État, partis uniques, administrations et réseaux familiaux sont imbriquées. Zones économiques spéciales, infrastructures, immobilier, mais aussi une coopération sécuritaire développée avec les pays du Mékong, qui voit prévaloir normes et règlements chinois en matière de gouvernance numérique (cybersécurité, cybercriminalité…). Vis-à-vis de Taïwan, Beijing déploie une logique non de conquête territoriale mais de contestation permanente de la juridiction de l’île, en deçà du seuil de casus belli : une souveraineté par anticipation ; la force militaire n’est pas le moyen privilégié, mais la dernière option d’une stratégie misant sur l’usure.
À la Belt & Road Initiative (BRI, les Nouvelles routes de la soie) chinoise, l’Union Européenne oppose son Global Gateway regardant connectivité, ressources, énergie, numérique ; le cœur en est le Corridor transcaspien international de transport, reliant Europe et Asie centrale de façon compétitive et juridiquement prévisible, à l’encontre du modèle extractif chinois. Si l’UE demeure le premier investisseur étranger dans cette Asie centrale, la BRI a transformé ses 5 pays en hinterland de la Chine – premier partenaire et créancier régional – au moyen de leviers de verrouillage : matériel, numérique, financier et énergétique. Une asymétrie durable en faveur de Beijing… Le volet maritime de la BRI et sa projection géoéconomique cible lui de façon privilégiée le portuaire européen : participations capitalistiques, droits de gestion, concessions, investissements, soit environ 10% des capacités portuaires du vieux continent. Un risque de dépendance stratégique de ports hautement numérisés, ici également renforcé par la fusion civil-militaire, que l’on peut imaginer, au-delà des fantasmes, propice à une cartographie des chaînes d’approvisionnement d’une UE qui, si elle filtre les IDE, demeure en mal de souveraineté.
De l’usine du monde au laboratoire de la science mondiale.
La science est en Chine au service de la puissance nationale : une recherche à l’avant-garde de la production planétaire des connaissances pour un État « développemental », techno-nationaliste. Cette performance repose sur des effets d’échelle et d’intensité, des investissements massifs (2,8% du PIB pour la R&D), une capacité à transformer en applications industrielles et commerciales les innovations de rupture étrangères, favorisée par investissements directs étrangers et transferts de technologies, une fuite des cerveaux devenue reflux de compétences, un haut niveau d’acceptabilité sociale de l’innovation technologique. Un « colbertisme high-tech » ou « capitalisme scientifique-technologique à la chinoise » qui avec l’IA produit désormais des modèles fondamentaux autonomes et compétitifs de niveau mondial. Sur les 100 premiers clusters mondiaux, 24 sont chinois… Quid de la soutenabilité économique et politique du modèle ? La Chine offre à voir peut-être le premier cas de ces modèles techno-scientifiques performants qui prospèrent précisément en raison de l’autoritarisme qui les régule… Si le 15e Plan chinois vise la maîtrise complète des chaînes de production en amont, les semi-conducteurs – au cœur de la rivalité sino-américaine – sont le principal échec du plan Made in China 2025 : les supercalculateurs chinois, essentiels à la conception des systèmes d’armes complexes ou aux simulations nucléaires, restent en retrait par rapport à leurs équivalents américains. Mais la riposte chinoise sur les matériaux stratégiques n’a pas été sans effet… La souveraineté numérique chinoise vise à redéfinir les équilibres technologiques et normatifs mondiaux. Alternative à l’hégémonie des États-Unis, la Route numérique de la soie exporte depuis 2017 le modèle de Beijing en matière d’infrastructures et de services. IA, 5/6 G, quantique, nouveaux matériaux… Le plan China Standards 2025 entend faire du pays le leader mondial des normes en 2035. Avec des succès – ASEAN, BRICS… – et des résistances (Union Européenne).
Le président Xi est d’accord avec Sam Altman affirmant que « les deux monnaies du futur sont le calcul et l’énergie » : le pays est la seconde puissance mondiale de calcul et s’emploie à rapprocher ses infrastructures de calcul des zones de production énergétique pour soutenir l’essor d’une IA qui exige électricité abondante, stable et bon marché : « les données sont à l’Est, le calcul est à l’Ouest ». Avec l’éolien et le photovoltaïque représentant 16% de la production électrique, la Chine, par ailleurs puissance hydroélectrique, voit son IA « décarbonée » en potentiel levier d’influence au-delà des frontières. Elle aura bientôt le premier parc mondial de réacteurs nucléaires (55 en service, 35 en construction), mais ce succès – hors Pakistan – ne se traduit pas à l’exportation, même si la Chine est le principal producteur de propriété intellectuelle dans ce secteur, dont la filière industrielle fragmentée souffre d’une incomplète géopolitisation. Ce n’est pas le cas de son industrie navale : premier constructeur mondial depuis 2010 (57,3% de part de marché) ; la fusion civil-militaire est ici aussi multiplicateur de puissance. Le modèle pose un défi systémique aux architectures occidentales, en premier lieu aux États-Unis en la matière puissance militaire dépourvue de base civile. La République populaire est également en tête du peloton mondial des réseaux et technologies ferroviaires – longueur et vitesse des trains -, une industrie souveraine depuis 2020, devenue premier constructeur de locomotives, wagons et TGV. Un mode de transport qui joue un rôle majeur autant dans l’aménagement du territoire que dans la Belt & Road Initiative.
Contrairement à ce qu’entendent encore privilégier certains récits occidentaux, la Chine n’est plus uniquement perçue comme une puissance menaçante, mais aussi comme partenaire de développement « qui ne juge pas ». « Notre capacité à innover, avertit Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la RDN, est plus que jamais un critère de quasi survie de notre modèle si l’on veut éviter de devenir juste un vaste musée à ciel ouvert pour les touristes chinois… Investir dans l’avenir est LA condition afin de ne pas subir demain une étrange défaite de plus ».
Rédaction : Alain LABAT

