LES FORCES ARMEES DE LA RéPUBLIQUE POPULAIRE DéMOCRATIQUE DE COREE : SONGUN !

Nous poursuivons la publication de la série d’articles sur les forces armées d’Asie du Sud-est et orientale (voir blog depuis juin 2023 ).

État voyou, paria, caserne, musée vivant du stalinisme, royaume ermite inventeur du communisme dynastique… les formules à l’emporte-pièce abondent pour qualifier un pays à nul autre pareil : la République populaire démocratique de Corée (RPDC). 26 millions d’habitants, classés en fonction de leur loyauté familiale et individuelle à un régime, synthèse de l’immémorial despotisme asiatique et du totalitarisme moderne. À sa tête depuis 2011, Kim Jong-un, petit-fils de Kim Il-sung (1948-1994), fondateur de la RPDC, et fils de Kim Jong-il (1994-2011), objets d’un culte de la personnalité – la très confucéenne piété filiale dévoyée en idolâtrie – à faire pâlir de jalousie les Petit père des peuples et autre Grand timonier… L’idéologie officielle, version coréenne du communisme, associe kimilsunisme-kimjongilisme et Juche (« autosuffisance »), un composé de stalinisme, maoïsme, nationalisme et d’une culture politique traditionnelle pétrie de néoconfucianisme.

Passé, en matière de formation, des écoles privées helvétiques les plus huppées à l’austère académie militaire Kim Il-sung de Pyongyang, l’actuel représentant de la « lignée du mont Paektu » – chaîne de montagne sacrée à la frontière sino-coréenne, haut-lieu de la révolution et berceau mythique de la dynastie – est ainsi chef de l’Etat, secrétaire général du Parti des travailleurs de Corée – version indigène du Parti communiste – et président de sa Commission militaire centrale. Kim Jong-un règne sans partage sur la société la plus fermée et la plus militarisée de la planète. L’une des plus pauvres aussi, mais qui entretien en termes d’effectifs la quatrième – et la plus mal connue 1 – armée au monde, développant un programme nucléaire conçu comme assurance-vie d’un régime s’estimant en permanence menacé par les États-Unis, et susceptible d’éviter au jeune Maréchal Kim le sort des Kadhafi et Saddam Hussein…

Les forces armées de la République populaire démocratique de Corée ont leurs racines dans la résistance à l’occupation japonaise de la péninsule (1910-1945). En 1939 est fondée à Yan’an, quartier général du Parti communiste chinois, une Armée des volontaires de Corée qui bataille contre celle du Mikado et, dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale, émerge la figure de Kim Il-sung, chef de guérilla combattant aux côtés des Soviétiques et des Chinois. A l’armistice, la Corée se trouve divisée en deux, le long du 38e parallèle, l’URSS occupant le nord et les Etats-Unis le sud. La première propulse les communistes au pouvoir et aide à la constitution d’un embryon d’armée sous les ordres de Kim Il-sung ; peu après la proclamation de la RPDC, l’Armée populaire de Corée (APC) est officiellement créée le 8 février 1948. Deux ans plus tard, elle se lance à l’assaut du Sud : une attaque surprise victorieuse, avant que la contre-offensive des troupes des Nations-Unies ne contraigne les Nord-coréens à refluer jusqu’à la frontière chinoise, tandis que se lancent dans la bataille les « volontaires » dépêchés par un Mao Zedong dont le fils aîné disparaît dans les combats. Quand se taisent les armes en 1953 – la paix n’a jamais été signée – un million de Nord-coréens ont péri ; blessés et déplacés de comptent en millions et la quasi-totalité de l’infrastructure du pays a été détruite par les bombes américaines. Nord et Sud sont à présent séparés par la très mal nommée Zone démilitarisée (DMZ), longue de 250 kilomètres et large de 4. Sur ce point chaud de la guerre froide Pyongyang établi fortifications, installations souterraines et réseaux de tunnels. La rupture sino-soviétique des années 1960 n’empêche point Kim de poursuivre ses efforts militaires contre un ennemi sudiste sous protection américaine, en passe de devenir puissance industrielle : infiltrations, provocations, sabotages, embuscades et enlèvements, tentative d’assassinat du président (1968), attentat contre un avion civil sud-coréen (115 victimes en 1987) …  La chute du grand allié soviétique en 1990 inaugure une longue crise économique qui se prolonge en une famine (1995-1998) – euphémisée par le régime en « Marche ardue » – dont le chiffre des victimes oscille entre 600.000 et un million. Qu’importe, Kim Jong-Il initie la politique du Songun (« priorité à l’armée ») qui voit les dépenses militaires atteindre jusqu’à 30% du PIB…

Un officier de la marine de Corée du Nord devant l’USS Pueblo, navire de la marine de l’US Navy capturé en 1968 : une crise majeure de la guerre froide.

Crédits photo : Stefan Krasowski

« Défendre jusqu’à la mort le Comité central du Parti ».

« Force armée révolutionnaire du Parti des ouvriers de Corée sous les ordres de sa Commission militaire centrale », l’APC a une mission sans ambiguïté : « défendre jusqu’à la mort le Comité central du Parti dirigé par le grand Camarade Kim Jong-un ». Elle compterait en 2025 1,2 million de militaires d’active – aussi idéologisés que surveillés – et une réserve de 6,3 millions. Le budget de la défense s’élèverait à 1,6 Md USD, soit environ 16% du PIB. Il s’agit de pallier par nombre, nucléaire et asymétrie à l’obsolescence des matériels, aux manques de ressources et faiblesses logistiques. Une armée de conscription : dix années pour les hommes de 17 à 30 ans, sélective pour les diplômés et les femmes. Il faut y ajouter diverses organisations paramilitaires : les Gardes de la jeunesse rouge, (environ 1 million d’élèves et étudiants, corps des cadets de l’APC) et la plus importante force de défense civile, les Gardes rouges ouvriers-paysans. Le fameux Bureau général de reconnaissance et d’information pilote espionnage et opérations clandestines ; au Commandement de la sécurité militaire de l’APC est dévolu le contre-espionnage. Objet de réorganisations périodiques, l’armée de terre (950.000 hommes) voit ses unités les plus modernes déployées le long de la DMZ ; entraînées à la guerre des tunnels ses unités les plus prestigieuses seraient la 105e division blindée et le Commandement de la garde, en charge de la sécurité de la famille régnante. L’APC aligne 4.300 chars – pour l’essentiel versions obsolètes des T-54, T-55, T-62 et autres productions locales tel le Songun-915 -, 2.500 véhicules blindés ainsi que l’un des plus grands arsenaux d’artillerie de la planète (8.600 pièces) essentiellement de fabrication soviétique/russe, chinoise et nord-coréenne. Force essentiellement côtière dépourvue autant d’infanterie que d’aéronavale, une Marine populaire (60.000 hommes) en croissance est organisée en deux flottes (mer Jaune, mer du Japon) et opère environ 800 unités – frégates, patrouilleurs, vedettes lance-missiles, navires de débarquement, hydroglisseurs… – au nombre desquelles 70 submersibles de classe Romeo (URSS), Sang-O (Corée du nord) et autres sous-marins de poche (classe Yono) destinés aux opérations spéciales ; cette année a été annoncée la construction d’un sous-marin nucléaire lanceur de missiles balistiques.

Blindés M-2010 arborant les drapeaux de la République démocratique de Corée et du Parti des travailleurs.

Crédits photo : Uri Tours

L’aviation (110.000 hommes), dont le programme de drones monte en puissance, met en œuvre 800 appareils de combat âgés, d’origine soviétique/russe et chinoise ; les plus modernes seraient les MIG-29/23, SU-25, Ilyushin II-28 et de type Shenyang/Chengdu (Chine). Outre environ 300 hélicoptères et quelques avions de transport, elle dispose d’une défense anti-aérienne extrêmement dense aux composantes variées. Si l’on en croit les Etats-Unis, le pays pourrait recevoir MIG-29 et SU-27 en échange de la présence de ses troupes en Russie ; quoi qu’il en soit, il a lancé en 2023 Malliyong-1, son premier satellite de reconnaissance … Les 200.000 hommes des Forces spéciales, dotées du meilleur de l’équipement, particulièrement aguerris aux opérations d’infiltration et de sabotage, ont en charge le combat asymétrique, dont une cyberguerre agressive qui implique d’autres acteurs étatiques aux pratiques mafieuses : piratages, escroqueries financières d’ampleur, notamment aux cryptomonnaies, rapportant des milliards de dollars. Responsable de l’arsenal de missiles conventionnels, nucléaires et mer-sol de portées diverses, la Force stratégique, qui affirme développer une bombe thermonucléaire, revendique posséder armes nucléaires tactiques, planeurs hypersoniques et déploie la gamme Hwasong. Le plus puissant de ses missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), le Hwasong-21, a été présenté en octobre dernier à l’occasion du 80e anniversaire du Parti des travailleurs de Corée… devant le premier ministre chinois Li Qiang, le président du Conseil de sécurité russe, Vladimir Medvedev et Tô Lâm, secrétaire général du PC vietnamien. D’une portée revendiquée de 15.000 km, il serait susceptible d’emporter plusieurs têtes nucléaires – le pays en possèderait entre 30 et 60 -.

Missiles balistiques nord-coréens : le seul État à mener des essais nucléaires au XXIe siècle…

Crédits photo : Stefan Krasowski

Forte de l’aide soviétique à l’aube des années 1980, la République populaire démocratique, malgré la signature initiale du Traité de non-prolifération – dont elle s’est retirée en 2003 – conduit un programme d’armes nucléaires et débute en 2006 une série d’essais souterrains. À compter de cette date, pas moins de dix résolutions du Conseil de sécurité des Nations-Unies visent uranium militaire et missiles longue portée, imposant une batterie de sanctions sévères regardant armes, matières premières, finances et envoi de main-d’œuvre à l’étranger, l’une des principales sources de financement du régime… qu’il s’emploie méthodiquement à contourner. L’Armée populaire, qui possèderait un stock d’armes chimiques, s’approvisionne à une industrie de défense ayant réussi à copier systèmes et armes avancées, dont les sites, la plupart souterrains, se trouvent géographiquement dispersés et dont nombre de productions se retrouvent à Cuba, Lybie, Ethiopie, Syrie, Iran, Irak… L’APC exporte également son art martial, le kyok Sul, prisé par nombre de forces spéciales.

Soldat nord-coréen diplômé de l’académie militaire d’Iran. L’industrie d’armement nord-coréenne fournit Hezbollah, Houthis et Hamas.

Crédits photo : Koosha Mahshid Falahi

Du Songun au Byongjin.

À la politique paternelle du Songun, Kim Jong-un substitue en 2013 celle du Byongjin (« développement de l’économie et de l’arme atomique ») qui semble augurer d’une évolution du régime, dont une certaine détente avec le voisin du Sud. Singapour, Hanoï, DMZ : trois rencontres, jusqu’ici impensables, entre le Leader suprême et Donald Trump inaugurent en 2018-2019 une « bromance » aussi ébouriffante que dépourvue de résultat. Au contraire : Pyongyang se retire de l’accord militaire intercoréen et Séoul redevient « l’ennemi ». Tandis que la Corée du Sud (6e puissance militaire mondiale) s’interroge sur l’engagement américain envers les alliés d’Asie du Nord-Est, le président Lee Jae-myung – élu en juin dernier à l’issue d’une grave crise politique – tente de faire baisser la pression. En vain : Kim Jong-un a décrété en 2023 la réunification pacifique « impossible ».

Sur la DMZ : au-delà de la ligne en béton, la Corée du Sud… Un conflit n’est jamais loin entre deux Corées que tout sépare.

Crédits photo : Stephan Krasowski

Longtemps partenaire, notamment économique, le plus proche, une Chine goûtant peu l’aventurisme nucléaire et balistique nord-coréen, applique à l’occasion les sanctions des Nations-Unies mais, ayant trop à perdre à l’effondrement de l’Etat-tampon, le soutient comme la corde soutient le pendu. Et voit d’un œil circonspect son spectaculaire rapprochement avec Moscou : soutien à l’invasion de l’Ukraine, reconnaissance des annexions russes, fourniture d’obus par millions et de missiles balistiques (KN-23/24 selon les USA). En 2024 les deux pays concluent un partenariat stratégique global, prélude à l’envoi de main d’œuvre et d’environ 10.000 soldats, dont des forces spéciales, dans la région de Koursk, en échange d’énergie, de nourriture, de technologies spatiales et militaires. A la différence de l’Union Européenne et de ses États membres (à l’exception de la Lettonie), la France n’entretient pas de relations diplomatiques avec la Corée du Nord, avec laquelle elle n’a pas davantage d’échanges commerciaux. Les seuls et forts ténus liens existants regardent francophonie et archéologie. On ne saurait y voir un désobligeant manque d’intérêt pour ce pays : avec huit nations partenaires, la Flottille 25F et une frégate de surveillance de la Marine nationale traquent régulièrement les transbordements illicites (pétrole, charbon, acier…) au profit des navires de « l’Étoile brillante du mont Paektu ».

Pyongyang, 2024 : Kim Jong-un et Vladimir Poutine : l’ombre de Kim Il-sung, de Staline… et de la guerre de Corée.  

Crédits photo : Bureau exécutif de la présidence de Russie

Rédaction : Alain Labat

  1. Compte-tenu de l’opacité du régime nord-coréen et du peu d’informations avérées regardant ses forces armées, les chiffres ici mentionnés ne sont qu’une moyenne, objet d’un relatif consensus parmi les spécialistes reconnus, sud-coréens, japonais et australiens… ↩︎