DE LA COMPLEXITÉ DU MONDE : UN CHINOIS À PARIS

Les questions de défense ne sont d’évidence pas les principales à l’ordre du jour du dialogue bilatéral franco-chinois, mais elles n’en sont point complètement absentes. La 17e session de ce dialogue sur les questions stratégiques s’était déroulée en 2023, avec pour interlocuteurs le vice-amiral d’escadre directeur adjoint de la DGRIS du ministère des Armées et l’adjoint au chef d’état-major interarmées de la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois, peu après qu’ait été mis en place un mécanisme de contact permanent entre le commandement des forces françaises en Asie-Pacifique et le théâtre Sud de l’Armée populaire de libération (APL)… pour éviter les « incompréhensions » dans une zone particulièrement instable, la mer de Chine méridionale. L’année suivante nucléaire iranien, Moyen-Orient et Ukraine – une « guerre » pour Paris, une « crise » pour Pékin – étaient à l’ordre du jour de la 26e session du dialogue stratégique entre les deux pays, conduit par Emmanuel Bonne, conseiller diplomatique du président de la République et Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, prolongée en février 2025 par une rencontre entre les chefs de la diplomatie des deux pays à l’occasion de la Conférence sur la sécurité de Munich. Le mois d’avril a vu la première visite en Chine depuis une décennie du plus haut responsable militaire britannique, l’amiral Tony Radakin, chef d’état-major de la défense du Royaume-Uni, suivie en mai du déplacement en Europe du ministre de la Défense chinois, l’amiral Dong Jun, là encore du jamais vu depuis de nombreuses années… Participant à la conférence ministérielle des Nations-Unies sur le maintien de la paix tenue à Berlin, il y a rencontré son homologue allemand, le très populaire Boris Pistorius. Ironie de l’actualité, les deux hommes ont été nommés ministres de la Défense en 2023, ce dernier après la démission de son prédécesseur Christine Lambrecht, à la suite d’une série de bourdes retentissantes ; Dong Jun après que ses deux prédécesseurs, les généraux Wei Fenghe (2018-2023) et Li Shangfu (2023), accusés de corruption, aient été limogés et exclus du Parti communiste… L’amiral a réaffirmé à Berlin le rôle central, aux yeux de son pays, des Nations Unies dans la gouvernance de sécurité globale : depuis 1990, la République populaire a déployé plus de 50.000 militaires dans une vingtaine de pays au profit de vingt-cinq missions de maintien de la paix, du Liban à la République démocratique du Congo en passant par le Darfour et le Sahara occidental, dans lesquelles elle a perdu dix-sept hommes. Et rappelé que parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, la Chine est le premier contributeur en Casques bleus et le second contributeur financier.

Les ministres de la Défense français et chinois : le constat partagé d’une monde « chaotique et instable ».

Crédits photo : Ministère des Armées

Le 12 mai, l’amiral Dong Jun a été reçu à Paris par Sébastien Lecornu pour aborder les enjeux de sécurité en Europe et en Indopacifique. « De par nos responsabilités communes en tant qu’Etats dotés de l’arme nucléaire et membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies, nous maintenons avec la Chine un dialogue franc et constant » a déclaré le ministre français, qui a jugé ces échanges utiles notamment en matière de lutte contre la prolifération et quant à nos bases respectives à Djibouti. Rappelant que « défendre nos intérêts, c’est assumer la complexité du monde », S. Lecornu a enfoncé le clou dans une interview à Valeurs Actuelles (09.07.2025) : « les Etats ayant une responsabilité nucléaire ont créé le régime international de lutte contre la prolifération dans les années 1960 et 1970. La Russie y a contribué, mais aussi la Chine. Certains ont été étonnés que l’on reçoive le ministre de la Défense chinois dans cette maison, il y a quelques semaines. Cela n’était pas arrivé depuis près de vingt ans. Lors de nos échanges bilatéraux et du dîner officiel, nous avons beaucoup parlé de prolifération. En dialoguant avec ces grandes puissances, c’est l’occasion pour nous, France, de les rappeler à leurs responsabilités. Ce n’est pas un effort vain ». La Chine quant à elle observe sobrement « une plus grande autonomie stratégique dans les politiques chinoises du Royaume-Uni et de la France » .

Rédaction : Alain Labat

L’amiral Dong Jun.

Crédits photo : US Secretary of Defens
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DONG JUN, LE PREMIER MARIN À LA TÊTE DU MINISTÈRE DE LA DÉFENSE CHINOIS

Diplômé de l’académie navale de Dalian, Dong Jun (董军) a exercé des commandements opérationnels au sein des flottes de l’Est – qu’il a commandé en second – et du Sud (1), soit celles intervenant dans les zones les plus sensibles en matière de revendications territoriales opposant la République populaire au Japon et aux pays de l’ASEAN. Il a dirigé les départements « entraînement » puis « opérations » à l’état-major avant de prendre la tête de la première entité de commandement des opérations conjointes de l’Armée populaire de libération (APL). Ultérieurement adjoint au commandant des troupes du théâtre Sud (2), il est ensuite chef d’état-major adjoint en charge de la modernisation, de la stratégie et de l’entraînement, avant d’assurer le commandement de la Marine du théâtre Sud.

Promu amiral en 2021, il devient chef d’état-major de la Marine et préside l’année suivante au lancement du 3e porte-aéronefs chinois, le Fujian, après avoir intégré le Comité central du Parti communiste. Il a engagé une collaboration avec de nombreuses marines étrangères, au premier rang desquelles celles de Russie et du Pakistan, mais également avec les forces navales de Suède, Royaume-Uni, Djibouti, Corée du Nord, Chili, Singapour et celles des pays du golfe de Guinée. Il est nommé ministre de la Défense en 2023, illustration de la priorité donnée à son arme, la première au monde en tonnage, qui en ce mois d’août 2025 a organisé avec la flotte russe en mer du Japon Joint Seal-2025, un exercice d’une ampleur inédite. C’est un sous-marinier, l’amiral Hu Zhongming (胡中明) qui lui succède à la tête de la marine. Si le commandement effectif des forces armées chinoises relève de la Commission militaire centrale du Parti communiste, dont le chef est le secrétaire général du PCC, le ministre de la Défense joue un rôle diplomatique essentiel.

  • (1) La Marine de l’APL est organisée en trois théâtres de commandement (战区海军) : Nord (mer Jaune, QG à Qingdao), Est (mer de Chine orientale, QG à Ningbo) et Sud (mer de Chine méridionale, QG à Zhanjiang).
  • (2) L’Armée populaire de libération est organisée en cinq théâtres d’opérations (战区) : Ouest (PC à Chengdu), Est (Nanjing), Centre (Pékin), Nord (Shenyang), Sud (Guangzhou).