Après celles de Birmanie (voir Blog depuis juin 2023), Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Laos, Taïwan et Brunei, nous poursuivons la série d’articles sur les forces armées d’Asie du Sud-Est et orientale.
Sur le drapeau rouge des forces armées de la République socialiste du Vietnam, outre une étoile jaune, est brodée la devise Quyêt Thang : « déterminés à vaincre ». De cette détermination, nul n’a jamais douté. Pourvus d’une peu commune vitalité et d’une aptitude au combat dans les conditions les plus dures et les plus inégales, les Vietnamiens, défendant leurs frontières ou agrandissant leur territoire, bataillent depuis des millénaires contre tous leurs voisins : Chams de la péninsule, Mongols, Khmers, Siamois… et Chinois. Dix siècles d’annexion et d’administration directe sous le joug de ces derniers (111 avant notre ère – 939), puis huit autres associés au système tributaire de l’Empire du Milieu : une empreinte définitivement indélébile. A l’instar de la plupart de ceux d’Asie, l’Empire d’Annam n’est à même de résister aux puissances d’Occident que la Révolution industrielle a mué en invincibles colonisateurs. A compter de 1858, Cochinchine, Annam et Tonkin tombent en mains françaises… 1944, la figure de proue du jeune Parti communiste vietnamien (ou Viêt Minh), Ho Chi Minh, crée un embryon de force militaire de trente-quatre hommes, qu’il confie à un jeune professeur promis à devenir « général autodidacte », Vo Nguyên Giap, pour bouter Japonais et Français hors de la péninsule, avec le concours de l’Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA. Un an plus tard, Ho proclame à Hanoï l’avènement de la République démocratique du Vietnam, dont en 1950 les troupes deviennent officiellement Armée populaire du Vietnam. Nul n’imagine alors que ses va-nu-pieds mettront un jour en échec France, Amérique puis Chine, après avoir triomphé de l’un des plus violents et des plus longs conflits du XXe siècle. Ils défont la première en 1954 à Dien Bien Phu, avant d’affronter Etats-Unis et armée du Sud Vietnam, avec pour objectif de réunifier un pays divisé en deux Etats. Les fameux bô dôi échouent lors des offensives du Têt (1968) et de 1972, mais l’emportent trois ans plus tard face à des Etats-Unis affaiblis par une opposition massive à la guerre, et par l’échec de sa « vietnamisation » voulue par le président Nixon. 30 avril 1975 : Saïgon devient Ho Chi Minh Ville. Bras armés du Parti communiste, Viet Minh nord-vietnamien et Viet Cong sud-vietnamien à présent unifiés forment la force militaire de la République socialiste. A compter de 1975, elle intervient en faveur des communistes laotiens, puis au Cambodge où elle défait les Khmers rouges et installe un régime proche de celui d’Hanoï. En réponse, la Chine attaque le Vietnam quatre années plus tard : un conflit bref mais sanglant au terme duquel les deux camps crient victoire… Il se prolonge en mer de Chine méridionale où le grand voisin s’empare par la force de récifs des îles Spartleys, dans la zone économique exclusive d’Hanoï. Jusqu’aux années 1990, l’armée vietnamienne entraîne par ailleurs les soldats des « pays frères » – Laos, Cambodge, Cuba, Nicaragua… – et autres guérilleros des mouvements marxistes d’Amérique du Sud. Avec le Dôi moi (« renouveau ») – version locale de l’ouverture et de la modernisation à la chinoise – elle devient à compter de 1986 un considérable acteur économique… avant que le pouvoir n’y mette un terme.
Une alerte octogénaire.

22 décembre 2024 : l’Armée populaire fête ses quatre-vingt ans. A la tribune, Tô Lâm, l’homme auquel elle répond, secrétaire de la puissante Commission militaire centrale et secrétaire général du Parti communiste vietnamien. Reprenant les objectifs assignés par le dernier Livre Blanc sur la défense (2019), il rappelle que l’APV, « sous la direction absolue et directe du Parti » doit, s’inspirant du marxisme-léninisme et de la pensée d’Ho Chi Minh, demeurer idéologiquement forte et apte à lutter contre terrorisme, « évolution pacifique » (i.e. la démocratisation à l’occidentale) et autres révolutions de couleur. Mais, note-t-il, la quatrième révolution industrielle modifie opérations, sécurité, renseignement et, de l’espace exo atmosphérique aux fonds sous-marins, l’oblige à s’adapter à la guerre moderne et à bâtir une industrie de défense indépendante… Regroupant armées de terre, de l’air, marine, commandement du cyberespace, gardes côtière et frontalière ainsi qu’un détachement voué à la sécurité du mausolée d’Ho Chi Minh, l’APV est officiellement forte de 450.000 hommes et d’une réserve, comprenant la Milice, que le ministère de la Défense d’Hanoï chiffre à 5 millions, avec un service militaire théoriquement obligatoire pour les garçons de 18 à 27 ans. De facto sous l’autorité de la Commission militaire centrale du Parti communiste, – et peu soucieuse de communication – elle dispose d’un budget – évalué à 7,9 mds USD en 2024 – soit en moyenne 2,5% du PIB, en forte hausse ces dernières années, pour part consacré depuis 2000 à une modernisation technologique et une montée en puissance dont en priorité bénéficient marine et aviation. Longtemps exclusivement équipée de matériels provenant de l’URSS et des pays du bloc de l’Est, l’Armée populaire diversifie ses approvisionnements à compter de 1990, tandis qu’en 2016 B. Obama lève l’embargo sur les exportations d’armes léthales au Vietnam. Si la Russie demeure son principal fournisseur, nombre d’équipements – armes individuelles, drones, artillerie côtière, systèmes de défense antiaériens – doivent beaucoup aux technologies israéliennes ; s’y ajoutent à présent des importations de Turquie, Inde, Corée du Sud, Japon, France…

L’armée de terre (400.000 hommes) alignerait 6 brigades blindées, 13 d’artillerie, 3 régiments blindés, 1 d’artillerie, 2 divisions d’infanterie mécanisée, 23 divisions d’infanterie, 11 brigades de défense aérienne et autant de génie, plusieurs unités de transmission, une de guerre électronique ainsi qu’une brigade dotée de missiles balistiques à courte portée (Scud-B/C). L’ensemble de ses chars (T-90 S, T-54/55, T-62/63) et la quasi-totalité des véhicules d’infanterie mécanisée, de transport, proviennent d’URSS/Russie ; idem pour l’artillerie mobile, les missiles (SS-1 Scud) et radars de défense côtière, à l’exception de quelques matériels fabriqués localement.
Héritière de la flottille de jonques côtières et de petites unités de patrouille intervenant sur la version maritime de la piste Ho Chi Minh durant la guerre américaine, la marine (40.000 hommes) s’étoffe considérablement avec la saisie de la flotte sud-vietnamienne en 1975. Renforcée d’une infanterie de marine, elle devient peu à peu la plus importante numériquement de l’ASEAN : frégates russes (classe Gepar, Petya), mouilleurs de mines et corvettes, construits au Vietnam ou achetés à la Russie, l’Inde, la Corée du Sud et les Pays-Bas, six sous-marins russes de classe Kilo armés de missiles de croisière Kalibr, ou autres de poche Yugo fournis par la Corée du Nord… L’aéronavale met en œuvre des appareils espagnols, canadiens et français. Vives tensions en mer de Chine méridionale obligent, les garde-côtes vietnamiens sont bien équipés, grâce notamment à la sollicitude des Etats-Unis et du Japon…

Son premier appareil fut un de Havilland, propriété de l’empereur Bao Dai (1926-1945) et, à l’égal de la marine, l’aviation (30.000 hommes) s’est enrichie à la chute de Saïgon de la capture d’un millier d’appareils, dont des F-5 ES américains. Avions, hélicoptères, missiles : l’essentiel de ses équipements est de fabrication soviétique puis russe et chinoise, avant qu’elle n’acquière plus récemment SAM à moyenne portée israéliens et appareils d’entraînement américains. Outre nombre de SU-22, 27 et 30 – bientôt remplacés par des SU-57, elle aligne aussi pour la formation Yak-130 russes et L-39 tchèques. Une flotte complétée d’avions de patrouille maritime, de transport, d’hélicoptères Chinook ou Iroquois – trophées de la défaite du Sud-Vietnam – et Super Puma ; en matière de défense aérienne : missiles sol-air S-500 soviétiques et système antiaérien Spyder (Israël). A présent, l’une des armées les plus conséquentes d’Asie du Sud-Est déploie quelques Casques bleus au Sud-Soudan et en République Centre Africaine.

Les vertus du bambou.
07 mai 2024 : accompagné de son homologue, le général Phan Van Giang, Sébastien Lecornu passe en revue un détachement de l’APV. Jamais un responsable politique français n’avait été convié à l’anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu… La France est pourtant le premier pays occidental à avoir, dès 1991, établi des relations de défense avec la République démocratique. Une coopération dominée de tradition par la médecine militaire qui, au fil des ans, s’est développée et diversifiée. Formation d’officiers vietnamiens en France – y compris à l’IHEDN – escales régulières de la marine nationale et de l’armée de l’air, missions d’expertise, soutien aux industries de défense, comité conjoint annuel et dialogue de sécurité : des activités bornées par une Déclaration sur la vision commune relative à la relation de défense, 2018-2028 signée par les deux pays. Fin 2014, Emmanuel Macron et Tô Lâm ont décidé d’élever la relation bilatérale au niveau de partenariat stratégique global, visant notamment à renforcer la coopération en matière de défense et de sécurité. La France n’est pas le seul ancien ennemi devenu partenaire du Vietnam…
99,6 millions d’habitants, bientôt la troisième économie de l’ASEAN ambitionnant 5% de croissance en 2025, le pays met en œuvre une « diplomatie du bambou » – un matériau aussi flexible que résistant – et ses « quatre non » (à toute alliance militaire, à la présence de bases étrangères, à la force et la menace dans les relations internationales), afin d’assurer une politique d’équilibre entre les grandes puissances, vue comme propice au statuquo sécuritaire en Asie du Sud-Est. Prudence, pragmatisme et équidistance, héritage de l’oncle Ho, qui regardent d’abord Chine et Etats-Unis – les premier et second partenaires commerciaux du Vietnam – dont s’exacerbe la rivalité en Indopacifique. Avec la première, un « partenariat de coopération stratégique global », à l’égal de la Russie et de l’Inde – le plus élevé de ses accords avec une nation étrangère -, des affinités idéologiques et une proximité des appareils sécuritaires : le premier ministre Phan Minh Chinh, homme du renseignement, est réputé proche de Beijing. Mais un sérieux différend maritime quant à la souveraineté sur les archipels Spartleys et Paracels, qui a récemment conduit à un rapprochement avec les très pro-américaines Philippines. Et un activisme chinois dans la région du Mékong qui ne préoccupe pas moins Hanoï que le déploiement des Nouvelles routes de la soie du président Xi Jinping au Laos et plus encore au Cambodge. Des liens complexes et contradictoires qui ont poussé le Vietnam à un mariage de raison avec les Etats-Unis, au point d’être désormais vu comme l’un de leurs principaux partenaires dans la région, après Singapour. Non sans frictions lorsque Vladimir Poutine est accueilli l’an dernier à Hanoï… Une capitale qui n’a pas explicitement condamné l’attaque de l’Ukraine, jusque-là partenaire essentiel dans la maintenance du matériel militaire soviétique, mais a notablement réduit ses achats d’armements russes. Et entretient de même des relations formelles avec les organisations palestiniennes… ainsi qu’une constante coopération avec Israël, dont le Vietnam est le principal partenaire et client en Asie du Sud-Est, tout en votant systématiquement contre Tel-Aviv aux Nations-Unies.

Les Forces armées populaires du Vietnam, aux victoires chèrement payées, qui s’apprêtent à parader pour le cinquantenaire de la prise de Saïgon et le 80e anniversaire de la déclaration d’indépendance de 1945, n’en ont ainsi pas fini avec leurs ennemis d’hier. A l’heure où, à l’instar des ressortissants des autres nations de l’ASEAN, les Vietnamiens redoutent massivement que la région ne devienne l’arène d’une périlleuse confrontation entre grandes puissances, et de voir ses Etats réduits à de simples proxies de ces dernières… Quand le bambou devient vieux, affirme la sagesse vietnamienne, il est difficile de le courber.
Alain LABAT
