Le comité Sécurité intérieure et la délégation Auvergne Rhône-Alpes des Jeunes IHEDN ont eu l’excellente idée d’organiser le 06 avril un café-débat sur la criminalité à Villefranche-sur-Saône. Non que la capitale du Beaujolais ait à voir avec Corleone ou Medellin, mais parce que le groupement de Gendarmerie y est actuellement commandé par le lieutenant-colonel Clément de Maillard. Titulaire d’un doctorat en criminologie de l’université de Lausanne, ce dernier a dirigé plusieurs unités de Gendarmerie, dont le GOS de Lyon (groupe observation & surveillance) dédié au renseignement tactique contre la criminalité organisée, avant d’être en poste au secrétariat général d’Interpol puis à l’Agence française anticorruption et d’enseigner le renseignement criminel.
Voué à l’opérationnel et au terrain, le GOS travaille sur le haut du spectre : filatures, techniques spéciales d’enquêtes mises en œuvre dans le cadre de modalités d’enquêtes autorisées par la loi Perben 2. Fondée en 1923, et installée à Lyon depuis 1983, Interpol a pour sa part comme finalité de mettre en relation les forces de police sur le plan transnational ; chaque pays dispose d’un bureau central national, point d’entrée unique (pour la France, c’est la Direction centrale de la police judiciaire). 30 à 40% du personnel est composé de policiers. Durant quatre ans C. de Maillard y a travaillé sur le dopage, dans le cadre d’une convention Interpol/Agence mondiale antidopage : une fonction qui relève comme il le dit « de la diplomatie policière ». Son périmètre comprenait à la fois la coordination de la lutte contre le trafic de produits dopants (essentiellement les stéroïdes) et le dopage dans le sport professionnel. A cet égard, il a travaillé à l‘affaire impliquant les cas de dopage des athlètes russes, révélée en 2014, dont les accusations ont mis en lumière un système généralisé de corruption à grande échelle dans le milieu sportif.
Des expériences variées qui ont conduit le très pédagogue officier de gendarmerie à réfléchir sur l’efficacité policière, sujet de sa thèse de doctorat (soutenue en 2017). Un sujet qui intéresse peu dans une France qui n’a ni école de criminologie, ni délégation parlementaire sur le sujet, et où prévaut une vision politico-idéologique fort peu scientifique. A quoi s’ajoute une inculture en matière de renseignement… Ce n’est pas le cas d’autres pays, où existe le policing et ses divers courants, dont l’un, l’intelligence led policing a particulièrement intéressé C. de Maillard : comment optimiser l’action policière par le renseignement ? En l’absence de directeur de thèse en France, il lui a fallu la faire en Suisse… Si le système policier français a sa cohérence (2 forces contre 18.000 aux Etats-Unis par exemple) culture, politique et chercheurs en matière de sécurité font défaut. Puis, c’est l’Agence française anticorruption, qui dépend des ministères de l’Economie et de la Justice, avant une affection à l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante, le plus ancien office de gendarmerie, chargé de traquer les équipes criminelles organisées : groupes issus de la communauté des gens du voyage, et originaires d’Europe centrale et de l’Est (Roumains, Moldaves, Géorgiens, Albanais…). Le lieutenant-colonel de Maillard réussit le concours de l’école de guerre (ES2) mais son doctorat le dispense de scolarité. Il prend l’année suivante le commandement de la compagnie de Villefranche-sur-Saône.

Interpol ou Europol ?
Quand surviennent les attentats du 11 septembre 2001, le secrétaire général d’Interpol de l’époque – l’Américain Ronald Noble – constate que l’organisation n’est pas sollicitée. Il comprend qu’elle ne joue aucunement un rôle central dans la coordination des polices sur le plan international. Il va alors tenter de réformer l’organisation pour la rendre efficace, mais il y faut de l’argent… C’est le début des problèmes : qui a intérêt à financer ? Laboratoires pharmaceutiques, industrie du tabac, la FIFA… Alors que certains pays détournent les avis de recherche pour traquer les dissidents politiques et autres, Interpol perd en crédibilité. Parallèlement, à partir de 1999, Interpol souffre de la concurrence d’Europol dont le budget est trois fois supérieur. Cette dernière structure part de l’idée que chaque pays membre a un élément du puzzle des organisations criminelles internationales, puzzle qu’il faut reconstituer, notamment en faisant de l’analyse du renseignement criminel. Privilégiant l’information sur la communication et fort de partenariats avec des pays non européens, Europol est devenue indispensable, réussissant là où Interpol a échoué.
Une double menace.
Le paysage français de la criminalité organisée se redessine rapidement autour de deux types de menaces.
Une menace endogène, avec des groupes criminels organisés issus des cités, se substituant à un grand banditisme traditionnel dont Corses, gens du voyage, Italo-grenoblois sont les composantes les plus puissantes. Le cas de Grenoble est emblématique de cette évolution, où des notables criminels prospérant avec machines à sou, prostitution, drogue se voient concurrencés par des jeunes des cités, à qui sont finalement laissés les stupéfiants, marché dominant de l’économie souterraine. Ce grand banditisme traditionnel n’en a pas pour autant disparu : la Corse (et une partie de la Côte d’Azur) demeurent sous la mainmise de la criminalité organisée, sur fond de système clanique et de porosité entre crime et politique, à laquelle n’échappe aucun projet immobilier ou de gestion des déchets. Les gens du voyage se concentrant quant à eux sur racket, fraude et corruption. Si la grande criminalité organisée classique n’existe quasiment plus, ces nouveaux gangs ne sont pas moins puissants qu’une mafia et ont une dimension internationale, regardant entre autre blanchiment (20 à 30% des revenus) et immobilier. L’émergence d’une puissance criminelle dans nos cités constitue un problème assez inédit : la drogue est la matrice de la criminalité… Et la porosité politiques/mafieux des cités est inquiétante : en France dit-on, le monde politique tient le crime organisé, en Italie c’est l’inverse. Pour l’instant.
Une menace exogène, qui regarde l’infiltration de mafias d’Italie, d’Europe centrale et orientale. La plus pittoresques est les Vory V Zakone (« voleurs dans la loi »), née dans les prisons tsaristes puis les camps soviétiques dont elle constituait l’aristocratie : une culture très particulière qui ne reconnaît nulle autorité qui, chassée de Russie au début des années 2000, a investi Géorgie, Ukraine, Moldavie, Hongrie, Grèce, Turquie, France. Très puissants, remarqués pour leur intelligence – on ne touche pas aux stupéfiants – ses membres, qui renoncent peu à peu à leurs spectaculaires tatouages – commettent des délits de petit niveau mais à l’échelle industrielle : pillage organisé, trafic de cigarettes, racket des diasporas géorgienne, moldave et autres, diasporas par ailleurs actives dans le trafic d’êtres humains… Les discrets Albanais sont eux très présents en Suisse et Auvergne Rhône-Alpes, professionnels du cambriolage, spécialistes de l’héroïne et des drogues de synthèse. Il faut ajouter au tableau la prostitution des cités, peu organisée mais exploitant des mineurs, et les réseaux nigérians.
Chez ceux en charge de cette criminalité, une inquiétude grandit qui concerne la corruption et l’évolution des services publics : vente de permis de conduire, de pièces d’identité, de renseignements : des phénomènes encore anecdotiques, mais pouvant marquer le début du basculement. Perte de sens de la mission, dissolution des valeurs morales élémentaires et du bien commun sur fond de décrochage économique : des digues essentielles peuvent céder…
On l’a compris, le crime est bien organisé. On se prend à rêver qu’un jour, le châtiment le soit également.
Rédaction : Alain LABAT
Mise en ligne: Marina DE CASTRO
