La Malaisie est un pays haut en couleurs. Péninsulaire – entre Thaïlande et Singapour – ou insulaire – dans une île de Bornéo partagée avec l’Indonésie – elle déploie une somptueuse nature tropicale, des cités au riche patrimoine – Malacca, George Town… – une mosaïque de cultures asiatiques aux séduisantes traditions dont l’adat, la loi coutumière malaise réputée affable. Point final d’une colonisation britannique entamée au XVIIIe siècle, la Fédération de Malaisie, ou Malaysia, voit le jour en 1963 dans un contexte intérieur et régional éruptif. C’est une monarchie constitutionnelle élective, dont le Yang di-Pertuan Agong (roi) est élu pour cinq ans parmi les neuf sultans héréditaires des treize Etats fédérés. Des sultans influents, figures symboliques de l’islam, la religion officielle, à la mise fastueuse, dont de précieux kris – poignard caractéristique du monde malais – et au train de vie dispendieux qui parfois défraie la chronique. Cette Malaisie nouvelle ne sera point malaisienne – assurant l’égalité de ses diverses composantes ethniques – mais malaise – garantissant la primauté politique et économique des Bumiputras, les « Fils du sol », ainsi que se nomme la population majoritaire. Ses 33,5 millions d’habitants d’aujourd’hui comptent 69,8% de Malais, 22,4% d’origine chinoise et 06,8% d’origine indienne.
A l’abri du Five Power Defence Arrangements (FPDA) – un accord de défense toujours en vigueur associant Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande, Malaisie et Singapour – la jeune nation entreprend de mettre sur pied des Forces armées royales malaisiennes. Il y a urgence : une insurrection communiste qui ne prendra fin qu’en 1989, une confrontation armée avec l’Indonésie qui n’accepte pas la création de la Malaysia, des attaques à Bornéo de pirates des Philippines méridionales et de vives tensions interethniques – pouvoir politique aux Malais, pouvoir économique aux Chinois ? -. « Malaysia Boleh ! » (« La Malaisie peut le faire ! ») : devenu premier ministre en 1981, l’insubmersible Mahatir Mohamad s’emploie, près d‘un quart de siècle durant, à conduire son pays sur la voie du développement économique – huile de palme et disques durs -, jusqu’à disposer aujourd’hui du troisième PIB/habitant des pays de l’ASEAN (l’Association des nations du Sud-Est asiatique) derrière Singapour et le très pétrolier sultanat de Brunei. Le budget de la défense n’est pas en reste : 3,92 Mds USD en 2022, soit selon les années entre 1,1 et 1,4% du PIB ; 115.000 hommes (et une réserve de 50.000) sous le commandement suprême du Yang di-Pertuan Agong : une force non négligeable à l’échelle de la région. Et en 2020, le premier Livre blanc développant quelques idées forces. La sécurité nationale, qui relève autant du gouvernement que de l’ensemble de la société, ne doit jamais être tenue pour acquise. Non-alignement et sécurité partagée constituent la base de la crédibilité de la Malaisie – dans le cadre de l’ASEAN et des stratégies Indopacifique – comme partenaire d’une défense qui se veut dissuasive et complète, à même de faire face aux politiques de puissance et menaces sécuritaires non traditionnelles affectant l’archipel malais.

Exclusivement composé de Bumiputras, le Régiment royal malais demeure la plus ancienne et prestigieuse unité d’une armée de terre souvent déployée, du Congo au Kosovo en passant par la Somalie, sous le drapeau des Nations Unies. Ses quelques 80.000 professionnels d’active mettent en œuvre des matériels aux origines très éclectiques, objets d’une modernisation regardant armements, blindés, artillerie, défense antiaérienne et un Système de combat du futur (FFS) dans lequel intervient le Groupe Thales. Idem pour la Marine royale qui s’équipe en sous-marins, patrouilleurs de seconde génération et autres navires de soutien multi rôle. En charge de la sécurité des très sensibles et congestionnés détroits de Malacca et de Singapour, elle participe aussi à celle du golfe d’Aden ; sa flotte de l’Ouest est confrontée aux pirates indonésiens, la flotte de l’Est à ceux de la mer de Sulu, bordant l’Etat malaisien de Sabah, au nord de Bornéo. L’aviation utilise des appareils de construction américaine, européenne et russe. Mais difficile, pour remplacer ses MIG-29, d’avoir désormais recours à un pays que beaucoup en Malaisie accusent d’être à l’origine de la tragédie du vol Malaysian Airlines 17, abattu en 2014 au dessus de la région de Donetsk, occupée par des séparatistes prorusses (298 victimes). Après avoir un temps considéré l’option Rafale, la Royal Malaysian Airforce vient de choisir – budget oblige – l’avion de combat sud-coréen FA-50. La 7e puissance militaire d’Asie du Sud-Est effectue des exercices communs réguliers avec, outre ses partenaires du FPDA, l’Indonésie, Brunei, les Etats-Unis, la France, la Chine, le Japon et coopère en matière de sécurité frontalière avec Vietnam, Thaïlande et Philippines. Elle dispose de sa propre industrie de défense (Mildef International Technologies), exportatrice dans la construction navale (BHIC), l’aérien (AIROD), les armes à feu et munitions (SME Ordnance).

Colmar Tropicale.
Il est entre la France et la Malaisie une histoire particulière. Celle d’un coup de foudre, lors d’une visite officielle, de Mahatir Mohamad pour Colmar dont il veut l’équivalent équatorial. A deux heures de route de la capitale, Kuala-Lumpur, on peut ainsi visiter entre les palmiers Colmar Tropicale, réplique de la préfecture du Haut-Rhin et du château du Haut-Koenigsbourg, déguster flammenkuches halal et se rafraichir de bière d’Alsace : la France est par ailleurs le premier fournisseur d’alcools de ce pays à majorité musulmane. De quoi ragaillardir ceux qui désespèrent de notre commerce extérieur… Plus sérieusement, la Malaisie est aujourd’hui considérée comme « point d’appui essentiel » pour la stratégie indopacifique de la France, et le Haut comité stratégique conjoint de défense entre les deux pays ne manque pas de sujets, de la sécurité maritime à la lutte antiterroriste, dans une région où sévissent la Jemaah Islamiyah, franchise d’Al-Qaeda pour le monde malais, le sud de la Thaïlande et des Philippines, et autres groupes liés à l’Etat islamique – en 2016 a vu le jour une force d’opérations spéciales dédiée -. Naval Group Malaysia accompagne le pays pour la conception et la construction de bâtiments de surface (navires de combat littoral), tandis que Boustead DCNS Naval Group – filiale de Naval Group – collabore avec la Marine royale à la création d’une force sous-marine : navires de formation des équipages et création de l’infrastructure d’entretien pour sous-marins de classe Scorpène.

Front national et islamistes.
La vie politique de la Malaisie est haute en couleurs. Depuis 2018, le pays est entré en zone de turbulences quand, après soixante-et-un ans de règne, l’UMNO (United Malays National Organization), composante majoritaire du Front national (Barisan Nasional), la principale coalition politique, perd les élections. En toile de fond, le gigantesque scandale financier nommé 1MDB, acronyme du fonds souverain malaisien, qualifié par le département de la Justice des Etats-Unis de « plus grand cas connu de kleptocratie ». Intrigues, retournements : l’instabilité politique s’installe – trois premiers ministres en trois ans, dont un retour remarqué de Mahatir Mohamad qui, à 92 ans, décroche le titre de plus vieux chef de gouvernement de la planète -. Avant que le COVID-19 n’affecte très durement la Fédération, suivi de catastrophiques inondations. Novembre 2022, les élections législatives ne dégagent nulle majorité, et le très fondamentaliste Parti islamique pan-malaisien (PAS) triple quasiment ses suffrages, d’aucuns évoquant une « vague verte »… Son électorat des Etats ruraux de la côte péninsulaire – Terengganu et Kelantan, gouvernés par le PAS – où l’on rêve de califat, s’est trouvé renforcé d’une jeune génération radicalisée sur les réseaux sociaux. A l’issue du scrutin, le roi Abdullah, sultan de Pahang, nomme premier ministre Anwar Ibrahim qui, soutenu par les minorités chinoise et indienne inquiètes, se présente en rempart contre l’islamisme. Plusieurs fois ministre, cette figure de la politique et de l’islam malaisiens, très inspirée dans sa jeunesse des Frères musulmans et ayatollahs iraniens avant de prôner une « démocratie islamique », fut emprisonnée pour corruption et « sodomie »… Riche en pétrole et en gaz, forte de solides fondamentaux économiques, la Malaisie n’en est pas moins repartie de l’avant ; 6% de croissance en 2022, 4% estimés pour 2023. A l’intérieur comme à l’extérieur cependant le chemin est semé d’embûches. La moindre n’est pas la relation, toute d’ambivalence et de modération, avec une Chine premier investisseur étranger devant Singapour, mais avec laquelle persistent des différents territoriaux maritimes. Comme ses voisins de l’ASEAN, le pays, attaché à l’équilibre des puissances, ne voit pas sans inquiétudes des alliances nouvelles, telle l’AUKUS (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Australie), précurseurs d’une nouvelle guerre froide. Alors qu’il s’engage sur des chemins non cartographiés…

Rédaction: Alain LABAT
Mise en ligne: Marina de Castro
