JEANNE D’ARC EN INDOPACIFIQUE

Le 08 février a débuté la mission Jeanne d’Arc 2023 : cinq mois de déploiement pour le porte-hélicoptère Dixmude, la frégate La Fayette, 800 marins et soldats dont 160 officiers élèves et un groupement tactique embarqué de l’armée de terre. Trois objectifs : former au cœur des opérations, se déployer autour du monde et de « l’archipel France », renforcer l’interopérabilité interarmées et interalliée. Avec une attention toute particulière pour la zone indopacifique dans laquelle la France est partenaire de développement de l’Association des nations du Sud-est asiatique (ASEAN) et assure cette année la présidence de l’Indian Ocean Naval Symposium. Quelle est la stratégie de notre pays dans les océans Indien et Pacifique, désormais réunis sous le vocable indopacifique ? C’est à cette question que s’est efforcée de répondre la table ronde organisée en février à l’Ecole militaire par l’Association des auditeurs IHEDN Région Paris-Île-de-France, avec un choix d’intervenants particulièrement judicieux.

La mission Jeanne d’Arc 2023. Un itinéraire jalonné d’exercices avec les marines des Etats-Unis, d’Australie, du Japon, de l’Inde et autres des 16 nations partenaires de la France en Indopacifique. Document : ministère des Armées

L’Indopacifique – nouvelle façon de penser les rapports de force en Asie – est un concept à géométrie variable, en fonction des intérêts nationaux, rappelle le capitaine de vaisseau Yannick Rest, Attaché de défense à Singapour de 2019 à 2022. Comprenant les deux tiers du globe, l’Indopacifique représentera en 2040 50% de son PIB et 75% des matières premières critiques, soit des défis géostratégiques majeurs. Il s’agit d’un concept initié par le Japon dès 2007, repris par l’Inde, l’Australie puis en 2017 par les Etats-Unis de D. Trump ; en Asie du Sud-Est l’Indonésie est le pays le plus intéressé par l’Indopacifique, dont les pays de l’ASEAN ont élaboré leur vision propre. Lors de son déplacement en Australie, le Président Macron en a donné celle de la France, devenue stratégie interministérielle mise à jour en 2022, avec la nomination d‘un ambassadeur dédié deux ans plus tôt. Allemagne et Pays-Bas ont également une politique indopacifique, concept inclus dans la « boussole stratégique » de l’Union européenne. L’Indopacifique est avant tout théâtre de la confrontation Chine-Etats-Unis – dans laquelle la plupart des pays asiatiques ne veulent pas choisir un camp contre l’autre -, le lieu de vives  tensions (Taïwan, mer de Chine méridionale, Corée du Nord), d’une course aux armements et de conflictualités, des câbles sous-marins ou la pêche illégale en passant par drogue et terrorisme. Celui aussi où se déploient de nouvelles alliances – QUAD, AUKUS (1), cette dernière relevant de la logique des blocs -. La France est en Indopacifique une puissance souveraine et résidente (2 millions de ressortissants) ; elle y dispose de la deuxième zone économique exclusive mondiale (90% de ses 11 millions de km2). La zone indopacifique abrite cinq commandements militaires, soit 7.000 hommes hors marine, 40 aéronefs et bâtiments. Notre pays est le premier en Europe à s’être doté d’une stratégie indopacifique : sans être partie prenante aux litiges territoriaux, il entend peser dans l’architecture de défense régionale, y construire des partenariats stratégiques et soutenir l’UE dans une zone qui sera à l’avenir toujours plus incontournable…

Pour Mélissa Levaillant (Cabinet Conseil & recherches), l’Indopacifique répond aux Nouvelles routes de la soie chinoises. Face à cette montée en puissance de la République populaire, un multilatéralisme qui n’est pas sans divergences avec les Etats-Unis est essentiel à l’action française. Dans une région en déficit de régulation et de consensus sur l’accès aux espaces communs, la Chine pratique le bilatéralisme, les USA privilégient l’unilatéralisme et les alliances, mais notre pays n’est pas aligné sur la politique américaine vis-à-vis de Beijing, avec laquelle les divergences sont fortes. Priorité des présidents américains depuis Obama, la stratégie de Washington en Indopacifique vise à l’endiguement d’une Chine première visée par la National Security Strategy, qui entend bâtir une architecture de sécurité en réseaux centrée sur les USA. Dans ce cadre, le QUAD, qui n’est pas une alliance mais une structure ambigüe, est central et l’AUKUS illustre cette volonté d’alliances. La France quant à elle, entend être le moteur stratégique indopacifique d’une Union européenne dont les pays membres n’ont pas de positionnement cohérent sur le sujet. L’Inde y est un partenaire majeur de notre pays qui participe à la Commission de l’océan Indien, à l’Indian Ocean Rim Association, et bénéficie du statut d’observateur dans d’autres forums : ADMM+ (2), Communauté du Pacifique…

Le porte-hélicoptères amphibie Dixmude au large des côtes libanaises : une force aéromobile complète et des installations médicales comparables à celles d’une ville de 30.000 habitants. Photo : Marine nationale

Conseiller climat auprès du Major général des Armées, Nicolas Regaud indique que l’Indopacifique est particulièrement affecté par le changement climatique : hausse des températures et du niveau des mers, changement du modèle des précipitations, évènements climatiques extrêmes (cyclones, tempêtes tropicales…). De 3 mm/an ailleurs, la hausse du niveau des mers atteint 12 mm/an en Indopacifique, où sont particulièrement menacées Maldives, îles Marshall, Tuamotu, les zones deltaïques du Vietnam, du Bangladesh tandis que nombre de grandes cités connaissent des subsidences d’effondrements (Djakarta, Shanghai). S’y ajoutent surpêche et pêche illicite avec déplacement des ressources halieutiques pour cause de réchauffement climatique et ailleurs, comme en Chine, le risque sur les ressources hydroélectriques. Un changement de climat qui tend les relations internationales alors que se réduit le débit des grands fleuves, notamment autour du Mékong. Ces enjeux de sécurité climatique ont des conséquences pour les armées : en Chine et aux Etats-Unis, l’humanitaire est devenu enjeu d’influence. Consciente que les infrastructures duales et militaires sont vulnérables au changement climatique, la France a été dès 2017 pionnière dans l’élaboration d’une stratégie « climat & défense », et participe par exemple au Forum des Garde-côtes d’Asie.

La globalisation des échanges ne disparaît pas, elle se stabilise, pense Hubert Testard (Institut d’études politiques de Paris) : dépassée par l’Inde et les pays de l’ASEAN, la Chine n’est plus en tête de la course à la croissance. En matière de commerce mondial, Chine, Corée, Inde progressent, le Japon régresse tandis que la régionalisation asiatique n’avance guère. L’Union européenne réussit mieux que les Etats-Unis dans les échanges commerciaux avec l’Asie. En matière d’échanges de biens entre UE et Indopacifique, Chine, ASEAN, Japon dominent et les investissements européens dans cette zone sont considérables, notamment à partir du hub de Singapour, le Japon demeurant lui le grand investisseur asiatique. La France présente un profil assez proche de celui de l’UE : 20% de nos importations de biens viennent d’Asie, qui compte pour 14% de nos exportations… mais les relations commerciales France-Asie ne présentent guère de tendances encourageantes, même si les investissements français en Indopacifique sont conséquents : notre pays investit plus qu’il n’exporte dans cette zone, la seule région du monde qui s’intéresse au libre-échange. A cet égard, il est dommage que les accords de protection des investissements avec le Vietnam et Singapour n’aient pas été ratifiés. Et demeurent deux questions essentielles : que faire face l’Indopacific Economic Framework américain ? Quels sont les enjeux d’un découplage avec la Chine ?

La frégate La Fayette, rénovée en 2022 ; les frégates de ce type sont engagées avec succès depuis 20 ans dans de nombreuses opérations maritimes et interarmées. Photo : Jeje the Writer

Première secrétaire (affaires politiques) près l’ambassade de Singapour en France, Chua Shan Jee souligne que la France est le seul pays européen avec lequel Singapour a conclu un partenariat stratégique, particulièrement consistant en matière de défense et de sécurité, outre l’importance de nos liens économiques, fondé sur une communauté de vision. Les accords bilatéraux se sont récemment multipliés : partenariat numérique et vert, coopération maritime, accord mutuel de soutien logistique entre les armées…

« La marche du monde met nombre de nos Outremers, en particulier dans le Pacifique et l’océan Indien, aux premières loges des possibles confrontations de demain » constatait le Président de la République dans ses vœux 2023 aux armées. Le Coq gaulois entend donc titiller le Dragon chinois, mais raisonnablement…

  • Le QUAD – Dialogue quadrilatéral de sécurité – est une instance informelle réunissant depuis 2007 Etats-Unis, Inde, Japon, Australie, nations déclarant partager « une vision commune d’un Indopacifique libre et ouvert ». L’AUKUS désigne l’accord de sécurité conclu en 2021 entre USA, Grande-Bretagne et Australie, destiné à contrer la Chine.
  • L’ADMM+ est la plateforme de l’ASEAN et des ses 8 pays partenaires, dont l’objectif est de renforcer la coopération en matière de défense et de sécurité.

Rédacteur: Alain LABAT

Mise en ligne: Marina DE CASTRO