Pour les amateurs de littérature et autres cinéphiles, le Shangri-La est un lieu mythique, manière de paradis himalayen aux confins du Tibet. Pour les Singapouriens, le Shangri-La est l’un des hôtels les plus cossus de la cité-Etat, au cœur d’une luxuriante végétation équatoriale parsemée d’orchidées. Pour les Chinois, le Shangri-La Hotel est le site de l’unique et historique rencontre en 2015 entre les présidents de Chine continentale et de Taiwan, Xi Jinping et Ma Ying-jeou, les deux frères ennemis nationaliste et communiste. Pour tous ceux concernés par les questions de défense et de sécurité, le Shangri-La Dialogue est, depuis 2002, le forum réunissant les responsables de la région Indopacifique et au-delà, organisé par l’Institut International d’études stratégiques de Londres (IISS).
« Le moment le plus dangereux depuis la Seconde guerre mondiale ».
Annulé en 2020 et 2021 pour cause de pandémie, sa 19e édition s’est déroulée début juin 2022, réunissant à Singapour ministres de la défense et responsables militaires de quarante-deux pays, dans un contexte inédit, décrit par l’amiral Aquilino, à la tête du Commandement indopacifique américain, comme « le moment le plus dangereux depuis la Seconde guerre mondiale ». Un forum, auquel était représenté l’OTAN, dominé par l’antagonisme sino-américain et la guerre en Ukraine – le Président Zelensky y a fait une intervention en visioconférence – sur fond de tirs de missiles balistiques nord-coréens. Kishida Fumio, Premier ministre japonais, a rappelé en ouverture qu’une alliance américano-nipponne renforcée, promouvant un «Indopacifique libre et ouvert » demeure la pierre angulaire de la paix et de la prospérité régionales, dans le cadre d’une nouvelle stratégie de sécurité nationale qui exige de notablement renforcer les capacités, quantitatives et qualitatives, de défense de l’archipel.
Pandémie, insécurité énergétique et alimentaire, crise climatique, politiques de puissance : l’ex Asie Pacifique devenue Indopacifique est sous tension. Le Dialogue s’est penché sur les défis sécuritaires communs à la région et à l’Union européenne, a tenté d’esquisser des solutions à l’impasse birmane et de conforter stabilité régionale et sécurité maritime – thème de l’intervention d’Alice Guitton, Directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées -, tandis qu’en marge du forum la France et Singapour signaient un accord mutuel de soutien logistique pour renforcer leur coopération militaire, en présence du Ministre des armées Sébastien Lecornu et du Dr Ng Hen Eng, ministre singapourien de la défense.
Force du droit contre droit de la force.
Mais les vedettes d’un dialogue que l’on redoutait de sourds étaient naturellement Lloyd J. Austin, secrétaire d’Etat américain à la défense, et son homologue chinois le général Wei Fenghe. Une première rencontre entre des responsables de premier plan des deux pays… quelques jours après la quatrième vente d’armes à Taiwan autorisée par Joe Biden et le lancement de son Indopacific Economic Framework, destiné à contrer la présence économique chinoise.
Vilipendant Moscou et les « appétits impériaux » de Pékin, accusée de vouloir changer par la coercition le statu quo, le premier a esquissé « les nouveaux pas de la stratégie indopacifique des Etats-Unis », dans la région à présent centre de gravité des intérêts d’une Amérique se plaisant à rappeler qu’elle demeure, avec un nombre incomparable d’alliés, la première puissance militaire mondiale, et dont la politique à l’endroit de Taiwan est une traditionnelle « ambigüité stratégique » écornée par le nouveau président, mais qui ne soutient pas la revendication indépendantiste.
Le second a développé, avec fougue et causticité, « la vision chinoise de l’ordre régional ». La présence américaine y est jugée obsolète et responsable des tensions par ses alliances antichinoises – QUAD (USA, Japon, Australie, Inde) et AUKUS (USA, Australie, Grande-Bretagne), qui ne sauraient détourner la République populaire de son but ultime : la « réunification pacifique ».
Côté scène : rhétorique martiale et effets de tribune – l’idéal combustible médiatique -. Côté coulisses la volonté – pour l’instant – de renforcer au plus haut niveau les lignes de communications directes, afin que la multiplication des désaccords et incidents ne dégénère pas en confrontation. Et quelques signes d’apaisement, des déclarations du Secrétaire d’Etat Antony Blinken à l’université George Washington fin mai à la rencontre mi-juin dans le paisible Luxembourg entre Jack Sullivan, Conseiller à la sécurité nationale, et Yang Jiechi, chef de la diplomatie chinoise.
Quid dans cette configuration des perspectives pour les autres nations de l’Indopacifique ? « Quand les éléphants se battent, l’herbe alentour est écrasée. Quand ils font l’amour aussi » aurait rappelé l’ancien Premier ministre singapourien Lee Kuan Yew, qui se plaisait à citer ce proverbe indonésien.
Alain LABAT



