L’OFFICIER FRANÇAIS ET LE REBELLE CHINOIS : REPUBLICAINS DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !

La rencontre, naturellement, doit demeurer secrète. Mais est-ce vraiment possible dans le Shanghai de 1905, microcosme cosmopolite bruissant de rumeurs et commérages, où s’épient aventuriers et agents des toutes les nations d’Occident et d’ailleurs, avides d’une part de « gâteau chinois » ? Pour plus de sûreté, elle aura donc lieu sur un vapeur battant pavillon tricolore, le Calédonie, ancré sur le fleuve Huangpu. Dans le salon du commandant, un capitaine de l’infanterie de marine, Paul Boucabeille, attend un hôte céleste. Aux dernières années du siècle, il a fait la connaissance au Tonkin de Joseph Gallieni, qu’il accompagne ensuite à Madagascar, avant d’être affecté dans l’Empire du Milieu. Eugène Etienne, ministre de la Guerre et figure de proue du parti colonial, le veut à la tête du nouveau Service de renseignement (Chine), relevant du Corps d’occupation français dans le pays. Mission : en surveiller les provinces méridionales jouxtant l’Indochine. Au fil des rapports revient un nom : Sun Yat-sen. Qui serait en fait plus que le simple meneur de l’une de ces innombrables sociétés secrètes, agrégeant au fil des siècles bandits, déclassés et dissidents de tous acabits, fomentant inlassablement insurrections et complots afin de renverser  à présent la dynastie sino-mandchoue des Qing et bouter l’étranger hors l’Empire. Le dénommé Sun envisagerait, lui aussi, de mettre à bas le multimillénaire trône du Dragon… mais, croit-on, pour instaurer une République – un terme absent du vocabulaire chinois -.

Qui est l’homme que s’apprête à rencontrer Boucabeille ? Cantonais éduqué à Hawaï puis étudiant en médecine à Hongkong, Sun est un Chinois des marges, occidentalisé, organisateur entre deux exils de soulèvements avortés en Chine du Sud. Sa tête est mise à bon prix par des autorités impériales qui, ayant tenté de l’enlever à Londres en 1897, lui ont assuré une renommée internationale. Une conviction l’anime : pour échapper à l’arriération et à la sujétion, son pays doit effectuer une révolution – un terme absent du vocabulaire chinois -.

Le général Paul Boucabeille (1872-1945) par Nacera Kainou, peintre officiel des Armées.

Au capitaine français, le rebelle céleste fait part de son admiration sincère pour le pays de la Révolution de 1789, qui se devrait, dit-il, de l’aider, gagnant en cas de succès, dans le midi de la Chine, un rayonnement propice à ses intérêts indochinois. D’ailleurs, il a déjà rencontré dans la colonie son gouverneur, Paul Doumer, ainsi que des militaires, jusqu’ici hésitants sur la conduite à tenir… La France doit-elle soutenir un empire vermoulu, dont elle profite amplement de la faiblesse, ou miser sur un utopiste aussi républicain que marginal ? La France est favorable à la révolution chinoise avance – fort imprudemment – Paul Boucabeille, d’emblée l’un des très rares à croire en l’étoile de Sun Yat-sen. Sa république pourrait être bénéfique à la nôtre, qui rêve de faire du Sud-Ouest chinois sa zone d’influence. Mais il faut en savoir plus. Boucabeille dépêche deux officiers accompagner Sun dans le Guangdong et le Guangxi, un autre dans les provinces plus septentrionales, afin d’évaluer les forces  séditieuses. Leurs rapports sont optimistes.

Sun Yat-sen (1866-1925)sous sa sentence favorite de Confucius « Ce qui est sous le ciel appartient à tous ».

République à Paris mais Empire à Pékin.

La police secrète impériale a bientôt vent de cette républicaine et inquiétante complicité, dont les achats d’armes de Sun en Indochine, violant l’interdiction de leur faire franchir la frontière. Le ministre de France à Pékin et son attaché militaire s’étranglent de découvrir que des gradés fraient avec ce qu’ils voient comme d’ordinaires sociétés secrètes, antimandchoues et xénophobes. Le temps est à l’orage pour le capitaine Boucabeille et ses hommes, qui excipent du travail de renseignement pour justifier leurs liens avec les républicains chinois. 1906, le Service de renseignement (Chine) est dissous. A Paris, un nouveau cabinet Clémenceau écarte Etienne du ministère de la Guerre : priorité à la politique continentale et au statuquo en Chine.

Paul Boucabeille se retrouve chef de bataillon au Tonkin, où Sun continue de bénéficier de discrets soutiens des milieux « expansionnistes », civils et militaires, de la colonie. Chef d’état-major des troupes de l’Afrique occidentale française, il est blessé en 1915 puis devient chef de cabinet de Gallieni, nouveau ministre de la Guerre. Il achève sa carrière avec le grade de général, attaché militaire à La Haye, d’où il supervise les opérations d’espionnage français en Allemagne. 

Sur la colline de Pourpre et Or à Nankin, où fut en 1912 proclamée la République chinoise, 392 marches mènent au monumental mausolée funéraire de Sun Yat-sen.

Expulsé d’Indochine en 1908, Sun Yat-sen se réfugie à Singapour et  continue son travail de sape contre un Empire Qing qui s’écroule fin 1911. Le 1e janvier 1912, il est proclamé à Nankin président d’une éphémère République qui, après quelques semaines, sombre dans le chaos de l’ère des Seigneurs de la guerre. Réfugié à Canton à la tête de son Parti nationaliste, le Guomindang, drapé de la légitimité républicaine, profondément déçu par l’Occident, et par la France en particulier, Sun fait conséquemment alliance en 1923 avec la Russie bolchévique, et front uni avec un groupusculaire Parti communiste fondé deux ans plus tôt. Son nationalisme pragmatique se mue en anti-impérialisme sans concessions…  Il disparaît en 1925, juste avant que ne se rompe dans le sang l’alliance entre nationalistes et communistes. Ce qui en fait la seule figure contemporaine également vénérée par la République populaire et Taïwan, aujourd’hui à couteaux tirés.

On peut imaginer ce que, depuis sa retraite, en pensait le général Boucabeille, homme de son temps, qui cependant avait sans doute humé dans quel sens soufflait l’ambigu vent de l’Histoire. Mais le malicieux Edgar Faure l’a dit : « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ».

Alain LABAT

Au cœur du mausolée de Sun, premier homme d’Etat moderne de la Chine : une statue de marbre blanc signée du sculpteur français Paul Landowski.

Photos : Alain LABAT.